Universalité de l’islam

 Par Eva de Vitray-Meyerovitch

Transcription de l’émission de France culture « Les chemins de la connaissance » du 13 mars 1974.

L’article suivant est la retranscription du premier épisode de la série Vivre l’Islam, dans le cadre de l’émission Les chemins de la connaissance sur France Culture, au cours duquel Eva de Vitray-Meyerovitch nous livre sa vision de l’universel en islam. Sa première diffusion eut lieu le 13 mars 1974.

Ce travail écrit a été mené par l’association Conscience Soufie, suite au podcast qu’elle a publié en décembre 2020, lors de l’hommage rendu à Eva de Vitray-Meyerovitch en partenariat avec Les Amis d’Eva de Vitray-Meyerovitch. À travers cet événement, Conscience Soufie vise à transmettre la sagesse universelle du soufisme en faisant connaitre ses grandes figures et ses œuvres majeures.

Introduction

Lecture de la sourate « Al-Fâtiha »[1] en arabe, puis d’une traduction en français :

 Au nom du Dieu compatissant et miséricordieux,
Louange à Dieu, Seigneur de l’univers,
Le Compatissant et le Miséricordieux[2],
Souverain du Jour du Jugement,
Toi Seul nous adorons,
De Toi Seul nous implorons l’assistance !
Guide nous dans le droit chemin,
Le chemin de ceux que Tu as comblés de bienfaits,
Non celui de ceux qui encourent Ta colère,
Ni celui des égarés !
 

Claude Mettra : L’an dernier, dans Les chemins de la connaissance, nous avions proposé aux auditeurs de France Culture une série d’émissions, de Mounir Hafez, consacrées à la mystique musulmane. L’accueil fait à cette série d’émissions nous a montré que le public français était vivement intéressé par les problèmes de tout ce monde religieux, en réalité fort mal connu. C’est la raison pour laquelle nous avons souhaité prolonger cette enquête vers le monde islamique avec Madame Eva de Vitray- Meyerovitch. Cette émission est la première d’une série qui se propose de mettre en évidence les aspects essentiels de la spiritualité du monde musulman.

Claude Mettra : Je crois d’abord, Eva de Vitray- Meyerovitch, qu’il faut préciser à quel point notre méconnaissance du monde islamique est profonde.

Eva de Vitray-Meyerovitch : En effet, c’est quelque chose de très frappant. Il me semble que si l’on interroge l’homme de la rue, dans un pays européen, sur une religion plus ou moins exotique, il avouera son ignorance. Quand on lui demandera ce qu’il pense de l’islam, il aura la plupart du temps une réponse toute faite, et qui sera fausse parce qu’elle sera beaucoup trop partielle, faute d’un éclairage suffisant. On vous répondra : « l’islam, c’est la religion des Arabes », ou bien « c’est une religion qui permet la polygamie », ou bien, comme le dit le Larousse, « c’est la religion du fatalisme » …

Je pense qu’en fait, c’est prendre la partie pour le tout, et c’est surtout confondre des aspects sociologiques, souvent aberrants ou désuets (comme la polygamie par exemple, qui ne représente en fait que quelque chose de tout à fait infime), avec un aspect théologique, qui est en somme le seul qui compte.

Cette méconnaissance est grave, parce qu’elle va plus loin qu’une méconnaissance d’une religion à l’autre, c’est aussi une méconnaissance de l’homme. Il y a dans le monde en ce moment six ou sept cents millions de musulmans, et donc un homme sur trois ou quatre est musulman. Pour nous, Méditerranéens, ce sont tout de même nos voisins immédiats… et pourtant, nous ne savons pas ce que c’est que l’islam.

Claude Mettra : Cependant, nous trouvons dans l’islam un caractère qui devrait nous rapprocher profondément de ce qu’il exprime, puisque nous nous trouvons en face d’une religion monothéiste… Mais peut-être que l’image du Dieu dont on croit voir le visage à travers l’islam ne ressemble pas à la nôtre. On accuse souvent le Dieu de l’islam d’être un Dieu terrible, un Dieu terrorisant, un peu comme celui de l’ancienne Bible.

Eva de Vitray-Meyerovitch : Cela aussi, c’est quelque chose qui me paraît très faux. Je n’en voudrais pour preuve que le fait que chaque prière, chaque rite musulman est accompagné de ce mot de « rahmân » : « miséricordieux, compatissant », qui, au contraire, met constamment l’accent sur l’amour de Dieu. D’ailleurs ce mot de « rahmân », qu’on emploie à chaque instant, vient d’une racine sémitique qui veut dire : « le sein de la mère ». Dieu est pour un musulman Quelqu’un qui a pour lui des entrailles de mère…

Ce qui est vrai, c’est que Dieu est le Tout-Autre, Dieu est absolument transcendant.
Toutes les religions du monde tirent leur nom de leur fondateur, ou du peuple où elles ont pris naissance : le christianisme à cause de Jésus-Christ, le bouddhisme à cause de Bouddha, le zoroastrisme à cause de Zoroastre, le judaïsme à cause de la Judée… Il en va tout autrement avec l’islam, qui présente cette particularité unique de n’être associé à aucun homme ou peuple particulier. Le mot « islam » n’implique pas de relation à un fondateur de religion ; l’islam, c’est en réalité une attitude d’esprit fondamentale de l’homme, qui va impliquer une universalité. L’islam, pour un musulman, n’est pas une dénomination confessionnelle, mais correspond à une certaine vision du monde, à une certaine conception du sacré : c’est donc pour un musulman la religion absolument naturelle. Le mot « islâm » d’ailleurs signifie « soumission » et il se rapproche du mot «  salâm  », qui veut dire « paix ». C’est donc une « soumission qui engendre la paix ».

C’est une relation de l’homme par rapport à l’univers, et par conséquent envers le Seigneur de l’univers.

Claude Mettra : Mais alors, d’où vient la confusion que nous établissons ici très souvent entre la religion musulmane et Mahomet ?

Eva de Vitray-Meyerovitch : Muhammad était le prophète qui a apporté ce message. Pour un musulman, il y a une notion de prophétie. D’ailleurs, et c’est très peu compris en Occident, le musulman est obligé par sa foi même de reconnaître le message des autres prophètes, et de croire, par exemple, à la Torah et de croire à l’Évangile.

Muhammad a toujours dit qu’il n’était qu’un homme comme les autres, qu’il était simplement chargé d’apporter un message, ce message n’étant qu’un Rappel. C’est quelque chose qui me paraît très important, parce que l’idée fondamentale de l’islam, c’est que l’homme par nature, par sa disposition profonde, est « musulman », tant qu’il n’est pas corrompu par ce que l’islam appelle « kufr », associant à l’attitude de soumission (l’« islâm ») que l’on doit avoir à l’égard de l’Absolu, l’amour très ardent d’autres choses…

Cette idée d’une nature originelle fondamentalement « musulmane » va amener les musulmans à des affirmations telles que celles-ci, formulées par un théologien musulman moderne : le soleil, la lune, la terre, et tous les autres corps célestes sont « musulmans », tout comme l’air, l’eau, la chaleur, les minéraux, la végétation, les animaux… puisque tout obéit aux lois qui lui ont été assignées, lois qui dépendent elles-mêmes d’une Loi unique. Tout l’univers est en somme dépendant du Créateur, dépendant de cet Absolu. Faire acte d’« islâm », c’est donc se situer par rapport à une Transcendance, c’est en somme avoir, non pas une attitude de « fatalisme » – comme le dit le Petit Larousse -, mais une attitude de soumission en obéissant à la loi profonde de sa nature.
Cette nature originelle, qui est donc capable de Dieu, c’est quelque chose d’absolument fondamental, c’est le point vierge dans l’âme humaine. Nous avons, en Islam, surtout dans l’Islam soufi, un certain nombre de légendes, d’histoires qui illustrent assez bien cela… Je voudrais en prendre une comme exemple.

À Java, on raconte que l’un des héros légendaires – un de ceux qui ont introduit l’islam à Java à une époque que les Javanais appellent « le temps entre le temps », c’est-à-dire le moment où l’ancienne civilisation de l’Inde disparaît devant l’Islam, ce héros donc, connu sous le nom de Suman Kalidjaga, était d’abord un vaurien qui volait sa propre mère pour boire et jouer. Quand tout l’argent de sa mère fut dépensé, il devint un brigand de grand chemin semant la terreur. On l’appelait alors Raden Djaka Sahid.

En ce temps, un certain marchand musulman arriva à Java, revêtu d’habits somptueux, couvert de bijoux, portant une canne en or massif… À cette vue, le jeune voleur se précipita en brandissant un poignard pour le dépouiller. Le marchand se contenta de rire et lui dit « Ô Sahid – notons qu’il l’appelait par son nom qu’il était censé ignorer -, tu es absolument stupide, nous ne vivons qu’un moment, regarde donc cet arbre derrière toi ! ». Sahid se retourna et vit que l’arbre s’était transformé en or et que des joyaux étaient suspendus à ses branches…

Il s’émerveilla qu’un homme qui pouvait accomplir de tels prodiges ne désirât pas les richesses. Il dit à ce marchand (appelé Bonang) qu’il ne voulait plus voler, jouer, ni boire, mais désirait être instruit dans cette science. Le marchand lui répondit : « D’accord, mais c’est très difficile, auras-tu assez de courage et de persévérance ? ». Il lui affirma qu’il persévérait jusqu’à la mort. Sur quoi, Bonang lui ordonna de l’attendre au bord du fleuve jusqu’à ce qu’il revienne, et s’en alla. Sahid l’attendit donc au bord du fleuve, vingt ans, trente ans, quarante années, perdu dans ses pensées. Les arbres poussèrent autour de lui, les bâtiments furent construits, les foules passèrent, les flots lui lavaient les pieds et Sahid ne bougeait pas…

Au bout de tant d’années, le marchand arabe est revenu, comme il l’avait promis, et lui dit : « Je vois que tu as été vraiment très patient ». Sahid lui répondit : « Maintenant, il est temps que tu m’enseignes ta science, je l’ai bien gagnée… ». Le marchand se mit à rire et lui dit « Va et enseigne l’islam ! ». Sans avoir lu le Coran, sans avoir entendu parler de l’islam, Sahid a été l’apôtre de Java. Son cœur avait été purifié par le dépouillement de tant d’années d’attente, et par cette patience, son cœur avait reflété, comme un miroir sans tache, la Vérité… Bonang lui donna comme nouveau nom, Kalidjaga : « celui qui garde le fleuve »[3]

La deuxième histoire que je voudrais raconter, qui ressemble beaucoup à celle-ci, montre cette permanence des conceptions en des temps très divers, ce qui était aussi une caractéristique de la pensée islamique : c’est celle qui a donné naissance au roman de Robinson Crusoé.

Daniel Defoe connaissait en effet un texte d’Ibn Tofail – Marocain du Xe siècle-, racontant l’histoire imaginaire d’un enfant transporté par les flots, sans père, ni mère : il aborde dans une île déserte, est élevé par une gazelle, ignore tout, évidemment, et n’a aucun maître. Cette île reste absolument déserte pendant tout le cours de son existence.

Sa nourrice, la gazelle, meurt… Il va découvrir ce qu’est la mort et la vie, et petit à petit toute une métaphysique, qui nous est d’ailleurs enseignée pas à pas. C’est une espèce de découverte de l’univers, où le mouvement des corps célestes implique un ordre, et donc une soumission à Dieu, et donc un « islâm ». Puis, alors qu’il est déjà adulte, un maître musulman habitant une autre île lointaine et ayant entendu parler de ce Robinson tout seul sur son île, aborde cette île et le découvre, solitaire. Dans ses conversations, il s’aperçoit que cet enfant qui n’avait jamais eu de maître avait découvert tout seul l’islam.

Il s’agit donc, je crois, d’une attitude fondamentale, ce que nous ignorons tout à fait lorsque nous faisons de l’islam une dénomination confessionnelle. C’est en somme une attitude d’esprit, mettant foncièrement l’accent sur l’unité essentielle de l’homme et du monde, sur l’unité du profane et du sacré, sur l’unité de l’éphémère et de l’éternel. C’est cela l’islam.

Claude Mettra : Je voudrais revenir sur les deux histoires que vous venez de nous raconter. Dans la seconde, vous avez mis en scène, à travers ce religieux marocain, un jeune garçon, qui découvre l’islam à travers la solitude, à travers l’innocence préservée. La première histoire nous raconte l’aventure d’un garçon que sa cohabitation avec d’autres hommes avait transformé en brigand. Et ceci met en évidence, dès qu’il y a cohabitation des hommes entre eux, la présence à l’intérieur de la cité humaine de forces mauvaises. Celles-ci sont expliquées dans toutes les autres religions, et dans le christianisme, nous faisons remonter cela à la notion de péché originel. Il y a un désordre dans la nature, que peut exorciser en quelque sorte une conduite personnelle pure, conforme aux lois de Dieu. Où se situe alors, dans la vision islamique, le mal qui est dans la cité des hommes ?

Eva de Vitray-Meyerovitch : Je crois que c’est un refus. Le péché originel est aussi un refus. Je vais vous raconter, si vous le permettez, encore une histoire. C’est une histoire racontée par le théologien Ghazali, l’Algazel du Moyen Âge latin, qui a été reprise ensuite par des maîtres soufis.

Cette histoire raconte qu’un sultan, voulant un jour faire décorer une salle de son palais, avait convoqué deux groupes d’artistes, les uns de Byzance et les autres de Chine, et les avait mis en compétition. Cette grande salle était divisée en deux, de façon que les deux groupes de concurrents ne se voient pas. On avait donné aux deux groupes de peintres toutes les peintures et tous les pinceaux qu’ils voulaient, puis on les avait laissés travailler.

Les Chinois, qui dans la culture islamique représentent toujours le monde de la beauté, peignaient, sur la paroi qui leur était dévolue, des fresques ravissantes. Pendant ce temps, les peintres de Byzance, qui représentent les mystiques, se contentaient de polir sans relâche leur mur, ce mur qui était blanc, sans rien peindre dessus…

Le jour de l’inauguration, le sultan est venu et a commencé par regarder les fresques peintes par les peintres de Chine, qu’il a trouvées absolument merveilleuses. Puis, il a demandé que le rideau soit tiré, et il a vu à ce moment-là se refléter dans la paroi, blanche comme la neige, polie par les peintres de Byzance, les fresques des peintres chinois. L’histoire raconte que le reflet était plus beau que la réalité…

En effet, un cœur absolument poli par l’ascèse et revenu à une innocence première, comme on le disait tout à l’heure, reflète le monde entier, le Cosmos. Et il le reflète avec une beauté accrue. Si l’on pouvait essayer de schématiser un tout petit peu ce que peut être, semble-t-il, la pensée profonde de l’islam, c’est : « Rien n’est permanent, tout est fugace, tout n’est que reflets, tout n’est qu’irisation, comme une irisation sur l’eau… ». Il y a cette Réalité ultime, fondamentale, qui fait l’objet d’ailleurs de la profession de foi musulmane, comme vous le savez : « il n’y a de dieu que Dieu », c’est-à-dire pas de dieu (avec un petit d), autre que Dieu (avec un grand D), ce que très souvent les mystiques traduisent par : « Il n’y a de réalité que la Réalité ».

Vous parliez tout à l’heure du mal. Je ne pense pas du tout que l’islam soit fataliste, comme on l’en accuse, puisque pour lui il s’agit d’une attitude de soumission, mais de soumission volontaire, qui donne à l’homme sa dignité. Car si la pierre est « musulmane » parce qu’elle tombe, si la plante est « musulmane » parce qu’elle pousse, et si la planète est « musulmane » parce qu’elle tourne, l’homme est musulman parce qu’il devient le témoin de Dieu. Cette profession de foi s’appelle le témoignage. C’est l’attestation par l’homme qu’il n’y a vraiment que cette Réalité. Donc, en devenant le témoin de cet Absolu, l’homme devient, en somme, le coopérateur de Dieu, et c’est cela qui fait sa dignité.

Alors le mal, c’est peut-être un mal « en creux ». Je reviens à cette idée de miroir. Très souvent les mystiques de l’Islam ont repris ce thème du miroir. Et comme dans les anciens temps, les miroirs étaient en métal, ce qui empêchait de se voir dans le métal – comme dans la paroi des peintres-, c’était la rouille. Le Coran parle du péché comme d’une rouille qui oxyde, noircit les cœurs. Cette perspective invite l’homme à une sorte d’ascèse, pour se rendre capable de cette attitude, qui est sa loi profonde, qui lui fait prendre conscience de sa dignité… Il n’y a pas de nature originelle viciée au départ.

Mais il y a une tentation constante, les gens ne sont pas des saints. Comme vous le disiez, le mal est dans la cité : au lieu d’avoir une certaine hiérarchie de valeurs avec l’Absolu tout en haut, l’homme a cette tentation constante d’inverser cette hiérarchie et de se fabriquer des idoles, non pas en bois comme à la Mecque avant l’Islam, mais des idoles du pouvoir, de l’argent, etc.

Claude Mettra : : C’est donc un oubli, une erreur.

Eva de Vitray-Meyerovitch : C’est plus qu’une erreur, c’est se mettre dans une situation où on ne peut plus refléter le divin, où l’on se rend incapable de Dieu…

Claude Mettra : Cet homme parfait, près de Dieu, les Occidentaux eux-mêmes ont été sensibles à sa présence dans la cité des hommes. On pourrait citer à ce propos un texte admirable de Lamartine, où l’on voit le visage du Prophète évoqué avec une extraordinaire intensité :

Jamais homme ne se proposa volontairement ou involontairement un but plus sublime, puisque ce but était surhumain : saper les superstitions interposées entre la créature et le Créateur, rendre Dieu à l’homme et l’homme à Dieu, restaurer l’idée rationnelle et sainte de la Divinité dans ce chaos de dieux matériels et défigurés de l’idolâtrie.

Jamais homme n’entreprit, avec de si faibles moyens, une œuvre si démesurée aux forces humaines, puisqu’il n’a eu, dans la conception et dans l’exécution d’un si grand dessein, d’autres instruments que lui-même et d’autres auxiliaires qu’une poignée de barbares dans un coin du désert.

Enfin jamais homme n’accomplit en moins de temps une si immense et si durable révolution dans le monde, puisque, moins de deux siècles après sa prédication, l’islamisme prêché et armé régnait sur les trois Arabies, conquérait la Perse, le Khorasan, la Transoxiane, l’Inde occidentale, la Syrie, l’Égypte, l’Éthiopie, tout le continent connu de l’Afrique septentrionale, plusieurs des îles de la Méditerranée, l’Espagne et une partie de la Gaule.

Si la grandeur du dessein, la petitesse des moyens, l’immensité du résultat sont les trois mesures du génie de l’homme, qui osera comparer humainement un grand homme de l’histoire moderne à Mahomet ? Les plus fameux n’ont remué que des armes, des lois, des empires ; ils n’ont fondé (quand ils ont fondé quelque chose) que des puissances matérielles écroulées souvent avant eux. Celui-là a remué des armées, des législations, des empires, des peuples, des dynasties, des millions d’hommes sur un tiers du globe habité ; mais il a remué de plus des autels, des dieux, des religions, des idées, des croyances, des âmes ; il a fondé, sur un livre dont chaque lettre est devenue loi, une nationalité spirituelle qui englobe des peuples de toute langue et de toute race, et il a inspiré, pour caractère indélébile de cette nationalité musulmane, la haine des faux dieux  et la passion du Dieu un et immatériel. Ce patriotisme vengeur des profanations du ciel fut la vertu des enfants de Mahomet ; la conquête du tiers de la terre à son dogme fut son miracle, ou plutôt ce ne fut pas le miracle d’un homme, ce fut celui de la raison. L’idée de l’unité de Dieu, proclamée dans la lassitude de théogonies fabuleuses, avait en elle-même une telle vertu, qu’en faisant explosion sur les lèvres, elle incendia tous les vieux temples des idoles et alluma de ses lueurs un tiers du monde.

 Cet homme était-il un imposteur ? Nous ne le pensons pas, après avoir étudié son histoire. L’imposture est l’hypocrisie de la conviction. L’hypocrisie n’a pas la puissance de la conviction, comme le mensonge n’a jamais la puissance de la vérité.

[…]

Mais sa vie, son recueillement, ses blasphèmes héroïques contre les superstitions de son pays, son audace à affronter les fureurs des idolâtres, sa constance à les supporter quinze ans à la Mecque, son acceptation du rôle de scandale public et presque de victime parmi ses compatriotes, sa fuite enfin, sa prédication incessante, ses guerres inégales, sa confiance dans le succès, sa sécurité surhumaine dans les revers, sa longanimité dans la victoire, son ambition toute d’idée, nullement d’empire, sa prière sans fin, sa conversation mystique avec Dieu, sa mort et son triomphe après le tombeau attestent, plus qu’une imposture, une conviction. Ce fut cette conviction qui lui donna la puissance de restaurer un dogme. Ce dogme était double, l’unité de Dieu et l’immatérialité de Dieu ; l’un disant ce que Dieu est, l’autre disant ce qu’Il n’est pas ; l’un renversant avec le sabre des dieux mensongers, l’autre inaugurant avec la parole une idée !

Philosophe, orateur, apôtre, législateur, guerrier, conquérant d’idées, restaurateur des dogmes rationnels, d’un culte sans images, fondateur de vingt empires terrestres et d’un empire spirituel, voilà Mahomet !

À toutes les échelles où l’on mesure la grandeur humaine, quel homme fut grand ? »[4]

Eva de Vitray-Meyerovitch : C’est pour cela que depuis treize siècles, lorsque cinq fois par jour, d’un bout de la terre à l’autre, retentit l’appel à la prière, on appelle la bénédiction de Dieu et Sa Paix sur le Prophète, parce que c’est lui qui a révélé au monde ce visage impérissable de l’islam…

¹ Al-Fâtiha (L’Ouvrante ou La Liminaire), première sourate du Coran.

² Les noms divins du premier et troisième verset de la Fâtiha sont plus justement traduits ainsi « le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux ».

³ Cf. Anthologie du soufisme, d’Eva de Vitray-Meyerovitch, Éd. Sindbad, 1978, réédité en 1986 et en 1995, Albin Michel, coll. Spiritualités vivantes. 

⁴ Alphonse Lamartine, Histoire de la Turquie, Librairie Le Constitutionnel, Paris, 1854.