L’âme de la culture islamique

Par Eva de Vitray-Meyerovitch

Transcription de l’émission de France culture « Les chemins de la connaissance » du 14 mars 1974.

L’article suivant est la retranscription d’un des épisodes de la série Vivre l’Islam, dans le cadre de l’émission Les chemins de la connaissance sur France Culture, où Eva de Vitray-Meyerovitch sonde pour nous les fondements culturels islamiques dans le cadre d’un échange avec Claude Mettra. Sa première diffusion eut lieu le 14 mars 1974.

Ce travail écrit a été mené par l’association Conscience Soufie, suite au podcast qu’elle a publié en décembre 2020, lors de l’hommage rendu à Eva de VitrayMeyerovitch en partenariat avec Les Amis d’Eva de VitrayMeyerovitch. À travers cet événement, Conscience Soufie vise à transmettre la sagesse universelle du soufisme en faisantconnaitre ses grandes figures et ses œuvres majeures.

Introduction

Lecture de la sourate Al-Fâtiha¹ en arabe, puis d’une traduction en français :

Au nom du Dieu compatissant et miséricordieux²,
Louange à Dieu, Seigneur de l’univers,
Le Compatissant et le Miséricordieux,
Souverain du Jour du Jugement,
Toi Seul nous adorons,
De Toi Seul nous implorons l’assistance !
Guide- nous dans le droit chemin,
Le chemin de ceux que Tu as comblés de bienfaits,
Non celui de ceux qui encourent Ta colère,
Ni celui des égarés !

Claude Mettra : Géographiquement, le monde de l’Islam est d’une très grande étendue. Humainement, il concerne des centaines de millions d’hommes, qui sont d’origines fort différentes et dont les modes de vie sont très divers. Existe-t-il pourtant, dans cette multiplicité des habitats islamiques, une unité réelle, peut-on définir un esprit de la culture islamique ? Tel est le problème que nous allons poser aujourd’hui.

Eva Meyerovitch, on est frappé en effet de voir que la diversité des hommes rassemblés dans la communauté musulmane nous révèle au fond une identité profonde. Quelle est la source de cette identité, quelle est sa nature ?

Eva de Vitray-Meyerovitch : Je crois qu’on pourrait la définir en disant que l’islam, c’est avant tout se situer par rapport à une Transcendance. Il est très frappant, quand on voyage dans cette immense étendue de terres, qui va de Lahore à Tanger, de Djakarta au Caire où prédomine la religion musulmane, de s’entendre répondre à la question : « Qu’est-ce que vous êtes ? » – question qui, dans le monde occidental, suscite la réponse : « Je suis italien, ou russe, ou français, ou américain… » – : « Je suis musulman ». Ensuite seulement viendra la précision : « Je suis de Fès, d’Alger, de Damas ou de Dakar… »

C’est donc un sentiment très profond de supranationalité, la conscience de se situer par rapport à un Absolu, qui est vraiment la notion fondamentale de l’Islam. Ce sentiment va rassembler des peuples, des hommes, et des langages extrêmement divers et en faire quelque chose de construit, quelque chose qui a tout de même des structures profondes, qui, malgré des différences de sensibilité, va présenter un certain nombre de caractéristiques.
Bien sûr, il est toujours très simpliste, au sein de masses d’hommes si nombreuses, durant tant de siècles et sur un espace aussi vaste, de tracer des lignes de force, qui seront forcément très schématiques. On peut tout de même dire qu’avant tout chose, l’islam a une dimension totalisante, qui inclut le profane et le sacré, le spirituel et le temporel, l’éphémère et l’éternel, dans une même vision du monde.

Il y a deux sourates du Coran qui me semblent témoigner de cet aspect à la fois unique, unifiant, et divers : il y a une sourate, qui est peut-être la plus célèbre de tout le Coran, et qu’on récite très souvent dans la prière rituelle, qui affirme que « Dieu est Un, qu’Il n’a pas d’associé et que rien ne peut Lui être comparé, que la pensée ne peut pas s’en approcher »³. Il y a une autre sourate qui répète plusieurs fois l’expression « parmi les signes » de Dieu⁴. Dieu, ou l’Absolu, ou la Réalité, ne se manifeste donc que par des signes.
Cette notion de signe est tellement importante que le mot même de « verset » en arabe, c’est âyat, qui veut dire « signe ».

Donc, les versets, aussi bien que les arbres, les animaux et les hommes, ou la diversité des couleurs et des langages parmi les hommes, comme le dit le Coran, sont des « signes » de Dieu. Ils ont un double aspect : d’un côté la diversité des races et des langues, des sensibilités au niveau de l’expérience et du vécu, et d’un autre côté la loi de la nature immuable, l’unité profonde, essentielle, fondamentale de toutes choses, ce qui unifie tout cela « par en-dessous », si je puis m’exprimer ainsi.

Claude Mettra  : Et qui peut, en quelque sorte se surimposer à des traditions particulières à chaque tribu, à chaque espèce d’hommes, qui peut, sans détruire un certain groupe humain, lui infuser un autre souffle…

Eva de Vitray-Meyerovitch : Bien sûr. Une autre conséquence de cette vision du monde, qui concerne tout autant le niveau géographique, qu’ethnologique et historique, est qu’on la retrouve aussi au niveau proprement religieux : cette vision du monde consiste en une conviction absolue (étant donné qu’il n’existe qu’une Réalité) que la Révélation elle-même ne peut être qu’une. Et que de même qu’on ne saurait concevoir une mathématique chinoise, une chimie indienne ou une astronomie américaine, on ne peut imaginer que la Vérité communiquée aux hommes par le truchement de la Révélation puisse être autre qu’Une. Un musulman devra donc tenir pour vraies toutes les Écritures révélées, dans la mesure bien entendu où elles ne se contredisent pas entre elles.
Ceci conduit à une certaine vision de l’Histoire, qui est un des signes sur lesquels le Coran invite à réfléchir. Le fait que les civilisations sont mortelles : le Coran l’a dit bien avant Paul Valéry… C’est un des signes de Dieu que les civilisations naissent, grandissent et disparaissent, et c’est aussi un des signes de cette fugacité des choses, alors qu’il y a une Réalité profonde. Il y a donc une unité sous-jacente à cette multiplicité dans le temps. Ainsi donc, sous tous les changements temporels, il y a une Réalité qui est ultime, permanente.

Claude Mettra : Une question se pose ici, à qui veut regarder un peu en arrière, au moment de l’expansion musulmane : comment l’esprit islamique a-t-il pris ainsi possession d’un grand nombre d’hommes, sans détruire leur réalité spirituelle ?

Eva de Vitray-Meyerovitch : Je crois que c’est justement d’abord parce que l’islam reconnaissait la vérité de toutes les Écritures révélées, et qu’il était par nature universaliste. Je ne dirais pas « tolérant », car la tolérance implique une certaine condescendance, or il ne pouvait pas y en avoir du fait même du Message apporté, qui n’était qu’un rappel et une confirmation. Le Coran se définit lui-même comme un Rappel des autres religions et comme une confirmation, comme une sorte de mise au point définitive. Pour le Coran, toutes les Écritures disent essentiellement la même chose puisque, fondamentalement, l’âme est une. Les sensibilités religieuses et les travaux des exégètes et des théologiens sont quelque chose d’un peu surajouté, d’extrapolé. Il faudra bien sûr en tenir compte, mais cela ne concerne pas réellement l’essentiel.
Une autre caractéristique de cette culture, qui la rend très universaliste, c’est cet esprit concret. Je parlais tout à l’heure d’une réflexion sur les signes : à tout instant le Coran demande à l’homme de réfléchir, d’être attentif aux signes que Dieu a multipliés dans Sa création.

Claude Mettra : Le mot « signe » a pris une si grande multiplicité de sens de nos jours que j’aimerais que vous expliquiez un peu ce que vous entendez par là…

Eva de Vitray-Meyerovitch : Je pense que toute chose est une indication. En somme, tout ce qui est dans la nature (le musulman vit dans un « univers d’intersignes », comme diraient les Bretons…) tout ce qui est dans la nature « reconduit » (la « reconduction » est un terme technique de la mystique musulmane) à quelque chose de permanent et d’essentiel. Donc l’Histoire, par exemple, la fugacité des civilisations (elles durent ce qu’elles durent, puis un jour elles disparaissent…), c’est aussi un signe que derrière ces changements temporels, il y a une permanence. C’est une indication, un indice qui jalonne la route. De même, le fait qu’il y a des plantes qui servent à la nourriture des animaux, et ces animaux eux-mêmes servant de nourriture aux hommes… En somme, tout dans la nature est relié organiquement par des lois : c’est le signe de quelque chose d’immuable. La réflexion sur les signes de la nature va attirer l’attention sur certaines catégories d’éléments, qui vont conditionner la réflexion. Cet esprit concret de l’Islam a forgé une mentalité qui fut, je le crois, à la base de l’esprit de réflexion, d’observation et d’expérimentation moderne.

Claude Mettra : Il y a donc une manière particulière de regarder le monde, et par conséquent de le comprendre.

Eva de Vitray-MeyerovitchLes savants musulmans ont toujours considéré l’étude de la nature, non comme une fin en elle-même, mais comme un moyen de connaître le Créateur, dont la sagesse est reflétée par Sa création, de telle manière que l’étude de la sagesse reflétée conduise à la connaissance du Créateur Lui-Même. Par exemple, le Coran multiplie ces appels à l’observation  : 

«  En réalité, dans la création des cieux et de la terre, dans l’alternance de la nuit et du jour, dans l’eau que Dieu fait descendre du ciel, et rend vie à la terre une fois morte, y répandant de bêtes de toute espèce, dans la variation des vents, dans le nuage contraint de rester entre ciel et terre… il y a des signes pour ceux qui comprennent  ».

Ou bien :

« N’ont-ils jamais levé les yeux vers les oiseaux, soumis à Lui sur la voûte des cieux, personne ne les tient dans sa main que Dieu,… il y a là des signes pour ceux qui croient. »

C’est une attitude fondamentale, qui a conduit les Arabes à observer et à expérimenter, alors que l’Europe du Moyen Âge avait pour méthode d’étudier dans les livres et de répéter l’opinion des maîtres… L’attitude de l’esprit que représente la scholastique n’est pas du tout une attitude islamique. Celle-ci, au contraire adopte une attitude très pratique, très concrète, une attitude d’observation.

Une chose qui m’a toujours frappée, c’est que la première sourate qui ait été révélée, dans l’ordre chronologique de la Révélation, est une sourate qui fait appel à deux éléments principaux: la connaissance et l’embryologie. Je voudrais citer à ce propos une lettre d’un maître spirituel du XIIIème siècle, Djalal al-Dîn Rumî, un homme très étonnant, un grand visionnaire qui parlait de l’évolution six siècles avant Darwin, qui connaissait le nombre des planètes que l’Occident ne connaît que depuis 1930, et qui déclarait, sept siècles avant la Physique nucléaire, que si l’on coupait un atome, on y trouverait un soleil et des planètes tournant autour… Dans une lettre inédite, il traite de cette question de l’embryologie, et ce qui est intéressant pour notre propos c’est que cela me semble un très bon exemple de « reconduction » d’un signe à une chose signifiée. Voici ce qu’il dit :

Dieu a créé les causes, de telle sorte que, à une goutte de sperme qui ne possédait ni ouïe, ni intelligence, ni esprit, ni vue, ni attribut royal, ni attribut d’esclave, qui ne connaissait ni chagrin, ni joie, ni supériorité, ni infériorité, Il a donné un abri dans la matrice. Puis Il a transformé cette eau en sang, et le sang en chair, et dans le sein maternel où il n’y avait ni main, ni outillage, Il a créé les fenêtres de la bouche, des yeux et des oreilles, Il a façonné la langue et le gosier, et les trésors de la poitrine, où Il a mis un cœur, qui est à la fois une goutte, un monde, une perle, un océan, un esclave et un roi

Quelle intelligence peut comprendre qu’Il nous ait amenés, de cet état ignorant et méprisable, jusqu’à notre niveau ?

Et Dieu a dit : « As-tu vu, as-tu entendu, d’où Je vous ai amenés, et jusqu’où ? » Maintenant encore, Je te dis que Je ne te laisserai pas ici non plus. Je t’emmènerai au-delà de ce ciel et de cette terre, en une terre très douce et un ciel qu’on ne peut imaginer ni se représenter : sa nature est de dilater l’âme dans la joie, et, au sein de ce firmament, ce qui est jeune ne devient pas vieux, ce qui est nouveau ne devient pas ancien, nulle chose ne se corrompt ni ne s’abîme, rien ne meurt, aucune personne éveillée ne s’endort, parce que le sommeil est fait pour le repos et pour chasser la douleur, et dans ce lieu il n’y a ni souffrance ni chagrin…

Et si tu ne le crois pas, réfléchis un instant : comment cette goutte de sperme aurait-elle pu te croire, si tu lui avais dit que Dieu a créé un monde en dehors de ce monde de ténèbres, un monde où il y a un ciel, un soleil, un clair de lune, des provinces, des villes, des villages, des jardins, où il existe des créatures parmi lesquelles il y a des rois, des riches, des gens en bonne santé, des malades, des aveugles… ?
Maintenant crains, ô goutte de sperme ! Lorsque tu sortiras de cette demeure ténébreuse, à quelle catégorie appartiendras-tu ? » Aucune imagination et aucune intelligence ne pourraient croire à cette histoire, qu’il existe, en dehors de ces ténèbres et de cette nourriture de sang, un autre monde et une autre nourriture…
Or bien que cette goutte ignorât et niât une telle possibilité, elle n’a pu pourtant éviter de sortir, car on l’a amenée de force au dehors…

Le maître conclut en disant :

Toi-même, quand tu te trouveras en dehors de ce sein maternel qu’est la terre, tu te retrouveras dans une étendue très vaste, qui est celle des saints, et dont aucune imagination ne peut se faire une idée… ».

C’est une réflexion à partir de quelque chose de parfaitement concret qui va permettre d’aller de ce signe à une chose signifiée, d’aller à une vérité plus haute…

Claude Mettra : Mais un problème se pose ici : vous faites allusion à ce monde de signes dans lequel baigne l’individu, est-ce que ces signes sont déchiffrables par tout fidèle ? La foi suffit-elle à donner, à celui qui croit, la lumière qui donne à ces signes leur sens ?

Eva de Vitray-Meyerovitch : Je pense que c’est une réponse qui ne peut concerner que des réactions tout à fait individuelles, qu’on ne peut pas présumer de la façon dont un individu répondra aux signes qui sont manifestés dans le monde et qui lui font « signe », si je peux me permettre ce jeu de mots. Ce qui est demandé, c’est d’avoir un certain esprit de recherche. C’est une constante de la culture musulmane, confirmée par des traditions célèbres, qui remontent au Prophète lui-même d’ailleurs : le devoir absolu de tout musulman et de toute musulmane est d’aller « rechercher la science, serait-ce jusqu’en Chine », et « L’encre du savant est aussi précieuse que le sang du martyr ». C’est donc cet esprit concret du Coran, que nous avons déjà relevé, quelque chose qui me semble particulier à la culture musulmane tout entière, quels que soient les pays, quelles que soient les époques. Il y a vraiment eu un esprit de recherche.

Néanmoins, il y a d’autres ciments à cette communauté, il y a d’abord une communauté de langue. Cela est très important, car je crois que dans la plupart des autres Écritures révélées, il s’agit de langues mortes ou que l’on essaie de faire revivre – peut-être comme l’hébreu -, mais enfin ce ne sont pas des langues parlées. L’arabe du Coran est une langue parlée depuis treize siècles – c’est d’ailleurs le Coran qui a servi de base à la langue arabe -. Dans tout le monde arabe, les gens un peu cultivés au-delà de l’arabe dialectal se comprennent parfaitement bien, c’est-à-dire que des centaines de millions d’hommes parlent l’arabe littéraire, et cette communauté de langue est un facteur extrêmement unifiant – nous avons connu cela avec le latin du Moyen Âge -. Là c’est encore plus vrai : il suffit de savoir lire et écrire pour connaître l’arabe littéraire, pas dans toutes ses finesses, mais pour pouvoir le parler. Par conséquent, un musulman de Dakar comprendra un musulman de Pékin…

Il y a aussi les coutumes que l’on retrouve partout : la façon de se saluer en se souhaitant la paix, de rompre le jeûne, de se laver les mains, de se préparer à la prière, absolument constante dans toute cette immense étendue de terres…

Enfin il y a l’idéal de fraternité, lui aussi une grande caractéristique dans tout le monde de l’Islam, Je faisais allusion tout à l’heure à cette supranationalité : on la retrouve vraiment au niveau du vécu car, en pratique, le musulman est un frère pour le musulman, quelle que soit sa race, quelle que soit sa caste, quelle que soit sa couleur… L’islam est une religion qui ignore tout à fait les préjugés de race, de couleur et de caste. Du temps des califes, il était fréquent qu’un esclave noir dirige la prière, devant le calife, simplement parce qu’il connaissait mieux le Coran…
Une autre notion constante, qu’on retrouve dans tout le monde de l’Islam, est la notion de la sainteté de la religion : même s’il arrive qu’un musulman moderne se considère comme agnostique, il a toujours un très grand respect du sacré. Cela fait partie aussi des coutumes. Par exemple, on n’emploiera jamais, dans le monde de l’Islam, de Pékin à Dakar, un papier imprimé ou manuscrit à un usage vraiment sale, parce qu’il est possible que le nom de Dieu, ou qu’un mot qui exprime une valeur spirituelle, soit écrit dessus. Le réflexe est automatique, même chez le « musulman marxiste » d’aujourd’hui – si je puis dire – : le réflexe sera de brûler ce papier, et non pas de frotter ses chaussures avec…

Il y a tout un ensemble de coutumes, d’usages : on prie de la même façon, dans la même direction, dans la même langue, en se basant sur le même Texte. Tout ceci conditionne, semble-t-il, une vision du monde où l’unité l’emporte sur la diversité.

Claude Mettra : Cette unité de culture que vous soulignez, Eva Meyerovitch, à propos de l’Islam, je crois qu’on en voit un peu le signe dans l’architecture. Si on regarde la multiplicité des mosquées par exemple, on voit que, suivant leur appartenance géographique, le lieu où elles sont bâties et les influences qu’elles ont subies de par l’histoire, elles présentent des variantes. Là, il y a des influences romaines, ailleurs des influences persanes, ailleurs des influences indiennes… Et pourtant, le bâtiment lui-même, en tant qu’il représente la foi islamique, a une unité réelle. Où se situe cette unité, et à quoi la déchiffre-t-on ?

Eva de Vitray-Meyerovitch : J’ai été très sensible à ce genre de chose. En effet, si l’on visite une mosquée en compagnie d’un spécialiste d’architecture ou d’histoire de l’art, il va vous dire : « ce chapiteau est hellénistique, ou cet arceau est byzantin, etc. ». Justement, cet assemblage pourrait constituer quelque chose d’hétéroclite, mais ce n’est pas du tout un assemblage, c’est une synthèse qui se fonde sur une intention, donnant sa validité dans le temps et dans l’espace à chaque acte de la vie musulmane et se traduisant géographiquement et spirituellement par une orientation, tandis que sur le plan moral, la pureté de cette intention est requise. La mosquée est construite autour et en fonction de cette orientation, c’est elle qui lui donne son sens, dans la double acception du terme : « direction » et « signification ». L’approche de cette orientation est tout de même le résultat de la peine et du travail des hommes, la disposition et l’ajustement des matériaux représentent la conception de l’architecte et donc la vision particulière à une époque. L’écriture des versets coraniques gravés dans la pierre, le marbre ou le stuc peut varier de style, mais le contenu est transhistorique, parce que c’est une parole d’au-delà du temps et de l’espace. Nous retrouvons toujours ces constantes, à la fois spirituelles, géographiques, intellectuelles et il se dégage vraiment une sorte de note générale, de tonalité spirituelle générale. De même, la notion d’habitat : dans tout le monde de l’Islam, il y a une certaine façon de concevoir la maison ou le jardin, parce que cela traduit une certaine vision du monde.

Claude Mettra : Ce qui n’empêche pas les sensibilités particulières à chaque localisation de s’exprimer.

Eva de Vitray-Meyerovitch : Bien entendu. L’Islam a toujours su pendant des siècles intégrer des populations très différentes, bénéficier des apports de sensibilités et de cultures très diverses : ce n’est pas seulement le monde arabe, mais c’est aussi le monde indonésien, celui de l’Inde musulmane, de l’Iran. Ils ont apporté des richesses absolument inestimables à la pensée et à la culture islamique. Comme le monde turc qui a apporté sa propre sensibilité. Pour citer un mystique musulman moderne, c’est l’image du prisme qui révèle que la couleur blanche provient de la synthèse des différentes couleurs, mais la couleur définitive est une et faite de tous ces apports. De même, l’Islam s’est enrichi, à travers les âges et des sensibilités différentes, de tout ce que lui ont apporté ces peuples divers.

Une nuit, un homme criait : « Allah ! », jusqu’à ce que ses lèvres devinssent douces pour Sa louange.
Le démon lui dit : « Ô homme de beaucoup de paroles, où est la réponse : « Me voici ! » à tous ces « Allah!» ?
Aucune réponse ne vient du Trône divin, combien de temps répéteras-tu « Allah ! » d’un air sombre ?  »

Ces paroles brisèrent le cœur de l’homme. Il se coucha pour dormir, et vit en rêve Khâdir, dans la verdure,
qui lui dit : « Écoute, tu t’es arrêté de louer Dieu : pourquoi te repens-tu de L’appeler ? »
Il répondit : « Nul « Me voici ! » ne me parvient en réponse. Je crains d’être repoussé loin de la porte…  »
Khâdir répliqua : « Non, Dieu dit : « Ton « Allah ! » est Mon « Me voici ! » ; et cette supplication, cette douleur, cette ferveur de toi est Mon messager vers toi. Ta crainte et ton amour sont la corde pour saisir Ma grâce.
Sous chaque « Ô Seigneur ! » de toi est maint « Me voici ! » de Moi… »

1 Al-Fâtiha (L’Ouvrante ou La Liminaire), première sourate du Coran.

2 Les noms divins du premier et troisième verset de la Fâtiha sont plus justement traduits ainsi « le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux ».

3  Coran, sourate 112.

4 Coran, sourate 30 : versets 20-25.

5 Coran, sourate 2 : verset 164.

6 Coran, sourate 16 : verset 79.

7 Coran, sourate 96.

8 Rûmî Maktubât, voir Anthologie du soufisme d’Eva de Vitray Meyerovitch, p. 273

9 Rûmî, Mathnawî, livre III, dist 189-197