Une civilisation de la parole

Par Eva de Vitray-Meyerovitch

Transcription de l’émission de France culture « Les chemins de la connaissance » du 22 mars 1974

L’article suivant est la retranscription d’un des épisodes de la série Vivre l’Islam, dans le cadre de l’émission Les chemins de la connaissance sur France Culture, où Eva de Vitray-Meyerovitch expose la place centrale du Coran en islam et les particularités de la langue arabe. Sa première diffusion eut lieu le 22 mars 1974.

Ce travail écrit a été mené par l’association Conscience Soufiesuite au podcast qu’elle a publié en décembre 2020lors de l’hommage rendu à Eva de VitrayMeyerovitch – en partenariat avec Les Amis d’Eva de VitrayMeyerovitchÀ travers cet événement, Conscience Soufie vise à transmettre la sagesse universelle du soufisme en faisantconnaitre ses grandes figures et ses œuvres majeures.

Introduction

La sourate « Al-Fatiha » [1] récitée en arabe suivie d’une traduction française :

Au nom de Dieu, Compatissant et Miséricordieux,
Louange à Dieu, Seigneur de l’Univers,
Le Compatissant et Le Miséricordieux [2],
Souverain du Jour du Jugement,
Toi Seul nous adorons,
De Toi Seul nous implorons L’Assistance,
Guide nous dans le droit chemin,
Le chemin de ceux que Tu as comblés de bienfaits,
Non celui de ceux qui encourent Ta Colère,
Ni celui des égarés.

Citation :

L’utilité de la parole est qu’elle te fait chercher et t’excite,
Non que la chose recherchée soit obtenue par la parole,
S’il en était ainsi, tu n’aurais pas besoin de faire tant d’efforts,
La parole est ainsi : lorsque de loin tu aperçois quelque chose qui bouge,
Tu cours exprès pour la voir,
Mais ce n’est pas au moyen de son mouvement que tu la vois.
La parole de l’homme est semblable à cela,
sous son aspect profond, elle t’incite à chercher le sens,
bien que tu ne le vois pas en réalité.

Claude Mettra : Toutes les religions, Eva Meyerovitch, sont à leur commencement fondées sur la parole, puisqu’elles transmettent un message livré aux hommes par la Divinité. Mais, dans leur évolution, comme en témoigne par exemple la religion chrétienne, l’écrit peu à peu se substitue à la parole primitive. En l’islam, il semble qu’au contraire la parole soit restée extraordinairement présente, au cœur même de la vie spirituelle, au point que nous pourrions l’appeler une « civilisation de la parole ».

Eva de Vitray-Meyerovitch : En effet, la parole est absolument fondamentale en islam. C’est une parole cristallisée. Pour les musulmans, la langue arabe est, dans une certaine mesure, un miracle. C’est le Coran, lui-même miracle, qui a instauré dès l’origine cette langue parfaite. Alors que d’autres religions disent « Écoute » ou « Lis », le Coran dit : « Proclame », « Dis ». C’est donc un message verbal, et c’est ainsi que le Coran a été révélé, comme une dictée déjà parfaite dans son expression. La langue arabe va jouer dans le monde de l’Islam un rôle très différent de ce que peut être une autre langue de révélation, dans une autre culture. C’est un aliment, une base, l’archétype de tout art littéraire, en soi inimitable. Le seul miracle que revendique l’islam, c’est le miracle coranique, ce qu’on appelle l’i‘jâz, c’est-à-dire le miracle de cette langue qui, tout d’un coup, est parfaite.

Je voudrais dire, à ce sujet, que l’arabité est un symbole qui ne couvre pas l’immensité de l’Islam. Il y a des musulmans en Turkestan, en Afghanistan, en Inde, en Indonésie (pays islamique le plus peuplé), et dont l’arabe n’est pas la langue : ni leur langue maternelle, et qu’assez rarement leur langue de culture (sauf à un niveau élevé d’éducation). En revanche, l’arabe reste la langue de la prière. Si la langue arabe ne recouvre pas l’immensité de la foi,  elle dépasse tout de même les ethnies. De fait, tout musulman sait néanmoins un petit peu d’arabe classique, ne serait-ce que pour réciter les prières ou lire le Coran.

Claude Mettra : Mais le profane se demande toujours, ignorant ce qu’est la langue de l’islam, par quelle sorte de miracle une langue a pu persévérer dans son état depuis des siècles et traverser l’Histoire sans subir de mutations fondamentales. Où est la source de ce miracle ?

Eva de Vitray-Meyerovitch : Je crois qu’elle se situe dans cette perfection, et dans le fait que le Coran a été lu et médité pendant des siècles, qu’il a servi de paradigme, d’archétype pour tout art littéraire. On a toujours mis au défi les écrivains postérieurs à la Révélation coranique de faire aussi bien. Il y eût des joutes célèbres, sans que personne n’y soit parvenu. Il est très difficile pour un non-arabe, à moins d’être un très grand arabisant, de percevoir cette différence entre la langue des plus grands écrivains de langue arabe et la beauté de celle même du Coran, mais il paraît qu’elle est absolument essentielle.

 Jacques Berque, dans un texte qui me paraît très juste, nous dit ceci :

Le conservatoire de la langue classique qu’est le Coran, constitue la base de toute éducation enfantine, l’objectif de toute culture adulte. Encore aujourd’hui, les syllabes sacrées imprègnent les premières années de la vie. Elles s’incorporent à la personnalité initiale, mêlées de souvenirs familiaux, elles amassent au tréfonds des âmes adolescentes un trésor de sentiments. Elles ménagent, pour plus tard, l’arbitrage secret auquel l’adulte soumettra toutes ses vicissitudes. Dans un monde amer, humilié, disloqué, elles resteront l’oasis de fraicheur, le souvenir d’un paradis perdu. Qu’importe que l’on parlât seulement des dialectes, le texte coranique, par sa dignité religieuse, son incantation esthétique, son rôle axial dans l’éducation, transmettait la grande langue comme la braise dont rejaillira la flamme. Voilà pourquoi l’un des fils conducteurs de l’histoire arabe depuis un siècle est celui d’une renaissance linguistique.

Claude Mettra : On pourrait se demander, Eva Meyerovitch, si en écoutant ce beau texte de Jacques Berque, nous ne serions pas fondés à chercher la source de ce miracle linguistique dans le fait qu’en chantant, en célébrant le Coran, il y a osmose entre la parole elle-même et le corps, l’élément physique de celui qui prie. Est-ce que ça ne serait pas à travers le corps, l’usage du corps parlant, qu’il faudrait chercher le secret de cette langue et de son rapport avec la vie spirituelle?

Eva de Vitray-Meyerovitch : J’en suis d’autant plus persuadée que j’ai fait l’expérience d’apprendre à psalmodier le Coran, ce qui est tout un art et qui était bien de l’audace pour quelqu’un comme moi dépourvue d’oreille, et pour qui cette merveilleuse langue arabe est l’objet d’un amour platonique et désespéré. Je n’arrive jamais à le prononcer comme je le voudrais… Cette psalmodie du Coran est vraiment quelque chose de sacramentel, une sorte de manducation de la langue, mettant au service de cette récitation tout le corps de l’homme, qui devient alors une sorte d’instrument de musique. C’est très difficile, cela obéit à des lois tout à fait strictes et codifiées. Et cette psalmodie du Coran, c’est beaucoup plus qu’une litanie, c’est quelque chose de tout à fait viscéral.

Dans les autres Écritures révélées, je pense aux Écritures hindoues, à la Bible, au Nouveau Testament, nous avons toujours des problèmes d’exégèse. Or, l’authenticité textuelle du Coran est absolument assurée, puisque nous avons un texte fixé durant la vie du Prophète lui-même, et rien ne peut y être changé. Nous sommes en face d’un phénomène particulier, à savoir l’existence d’une grammaire et d’une théologie étroitement liées en Islam. Dans le Coran, comme le disait Massignon, l’arabe a trouvé sa propre origine, son sens religieux, et inversement l’arabe mène celui qui s’y adonne à son origine, à l’Origine même. C’est le texte sacré qui va conférer son unité et sa fixité à la langue. C’est aussi ce texte sacré qui va donner une certaine conception mentale de l’idée, immédiatement tributaire de la structure primitive de la grammaire arabe. 

Claude Mettra : Nous avons la certitude que ce texte est authentiquement révélé, mais est-ce que nous avons aussi la certitude qu’il a été psalmodié à l’époque du Prophète comme il l’est aujourd’hui ?

Eva de Vitray-Meyerovitch : Il a été psalmodié sûrement ; maintenant les règles de cette psalmodie je ne sais pas du tout ce qu’elles étaient il y a treize siècles. Mais cela a toujours été un texte psalmodié. Il y a dans la langue même du Coran une sorte de magie incantatoire. Le Coran lui-même est un peu comparable à ce que peut être la personne humaine de Jésus pour un chrétien, c’est-à-dire  un véhicule du Verbe, un véhicule de la Parole. Pour un musulman, c’est le Coran qui représente ce Verbe. Ainsi, la lecture du Coran – par respect, on ne doit toucher celui-ci qu’avec des mains purifiées et un cœur autant que possible en état de grâce – est vraiment un sacrement. Nous parlions auparavant de cette sorte de manducation de la langue, c’est aussi quelque chose de très incarné. L’incarnation de la Parole Divine, pour un musulman, c’est le Coran.

Selon la conception musulmane, le monde n’est pas irréel, mais il est un jeu d’ombres, fait d’instants, sans réalité profonde ; ce n’est donc pas un monde illusoire comme la Maya de l’Inde, mais un monde fondé par un Absolu. De même, la langue arabe n’a pas de temps grammaticalement parlant, mais deux « aspects » verbaux : un accompli et un inaccompli. Elle est une série de propositions principales juxtaposées sans subordonnées[3]. La grammaire de l’arabe reflète toute une mentalité. Il est un précepte en islam qui enjoint de lire le Coran comme s’il nous était révélé à nous-mêmes.

J’en viens à ce problème de l’écriture. Vous savez que la langue arabe s’écrit uniquement avec des consonnes. C’est une sorte de sténo. Les grammairiens arabes ont toujours parlé du « squelette » de la langue, ce squelette construit à partir des racines consonantiques trilitères, et qui doit être revêtu de chair par la vocalisation. Massignon disait « vocaliser apprend à penser ». Le problème pour quelqu’un qui apprend l’arabe, c’est de savoir vocaliser. Je pense à un même mot persan qui s’écrit avec « g » et « l » (qu’on prononce g dur et l), ça peut être gol, la fleur, ou gal, l’argile, il faut savoir comment le vocaliser… Les éditions du Coran sont toujours vocalisées. En revanche, les textes modernes comme les journaux ne le sont pas. C’est un paradoxe : il faut pratiquement connaitre la langue avant de pouvoir la lire.

Mais cet effort de vocalisation représente lui-même un travail de l’esprit, un travail de compréhension, tout comme un symbole à déchiffrer. Jacques Berque, dans son petit livre sur les Arabes[4], note très justement que si l’arabe classique arrive ainsi à ceux qui le lisent, le récitent ou le parlent au XXe siècle comme un legs du paradis perdu, situé hors de la durée, irréductible à l’explication humaine, ce fait suffirait à entraîner certaines conséquences psychologiques. Mais il y en a d’autres qui sont d’un ordre plus ou moins linguistiques.

On a justement souligné l’importance de ce qu’on appelle en linguistique l’arbitraire du signe, c’est-à-dire le fait qu’aucun lien logique ne relie en soi les syllabes du mot « oiseau », par exemple, à ce qu’elles signifient. Or, contrairement aux langues européennes, les mots arabes dérivent le plus souvent d’une façon évidente d’une racine. Par exemple, maktûb, maktab, maktaba, kâtib, kitâb sont tous construits à partir d’une racine trilitère composée des lettres k, t, b, comme le verbe « écrire ». Alors que le français, pour désigner les mêmes objets, aura besoin de cinq mots, sans aucun lien les uns avec les autres : « écrit », « bureau », « bibliothèque », « secrétaire » et « livre ». Ces cinq mots français sont tous arbitraires alors que les cinq mots arabes sont soudés à une même racine. La langue arabe, en somme, est comme un symbole à déchiffrer. Le Coran lui-même dit d’ailleurs : « Dieu parle par symboles » et « Dieu parle par métaphores ». Il est un proverbe très célèbre dans toute la culture islamique : « le symbole est un pont », un pont qui mène de quelque chose de connu à quelque chose d’inconnu.

Lire le Coran est donc une sorte de maïeutique, de révélation faite à soi-même – car on le lit selon sa capacité spirituelle. il faudra donc l’interpréter. Depuis des siècles, l’interprétation du Coran a donné lieu à des tonnes de volumes. Néanmoins, chaque lecteur doit faire usage de ce qu’on appelle l’istinbât, c’est-à-dire sa propre capacité de déduction, d’interprétation. Il va donc le comprendre exactement comme un symbole, c’est-à-dire comme une plénitude à reconstituer. À l’image de la tessère[5], cette pièce d’argile que l’on doit reconstituer en apportant l’autre moitié, les racines trilitères doivent être vocalisées afin d’être comprises. Un symbole, donc, à compléter par sa propre interprétation.

Claude Mettra : Ici, le symbole est ouvert et se nourrit de la propre richesse de celui qui imagine, qui peuple cet univers spirituel.

Eva de Vitray-Meyerovitch : Bien sûr. Il pourra envisager Satan comme un homme, ou Satan comme l’éloignement, n’est-ce pas ? Ce n’est jamais contradictoire. Là, réside la merveille de la langue arabe. Comme ces poupées russes qui sont emboîtées les unes dans les autres, les sens sont de plus en plus intériorisés. C’est d’ailleurs le propre du symbole que de pouvoir se lire à plusieurs niveaux. Il y a aussi un « au-delà » du symbole. Finalement tout enseignement par le symbole doit déboucher sur du silence. Je crois que c’est Debussy qui disait que « la musique est un mystérieux silence ». Un au-delà du langage, donc… 

Tout l’enseignement psychologique du soufisme se fonde sur une maïeutique par le symbole, en partant du Coran même et de l’univers mental de la langue arabe – qui est à la fois nourriture et vécu. C’est par une sorte d’osmose tout à fait inconsciente que le maître spirituel va faire percevoir à son disciple des vérités, qui ne peuvent guère être exprimées par « les mots de la tribu », comme dirait Mallarmé. Il enseigne  par des symboles, et le disciple, – ou l’auditeur, ou le lecteur – comprendra à la mesure de sa propre compréhension.

Claude Mettra : On parvient ainsi à un langage devenu purement intérieur…

Eva de Vitray-Meyerovitch : Ce langage intérieur est rendu par de très belles expressions difficilement traduisibles en français, même si je suppose que la notion existe aussi en cette langue : j’en prends pour témoin le mot de Debussy que j’ai cité tout à l’heure. Il y a une expression qui revient très souvent dans la mystique et la poésie musulmanes, celle de lisân al-hâl en arabe, ou zabân al-hâl en persan, qui signifie mot à mot « la langue de l’état spirituel » : Lisân ou zabân, c’est la langue et hâl qui ne peut être traduit en français si ce n’est par « état spirituel » (ça se traduit par stimmung en allemand) et qui doit être communiqué par une sorte d’osmose. Tout le lien de maître à disciple repose sur cette communication sans parole. On dit en persan de deux êtres qui s’entendent bien qu’ils sont « d’un même souffle ». Nous trouvons dans cette expression cette idée toujours de communication par le souffle. À ce propos,  deux histoires me viennent à l’esprit.

La première, n’est pas islamique, mais taoïste. C’est l’histoire d’un maître spirituel qui, lorsqu’il voulait faire comprendre à son disciple le sens du tao, la voie spirituelle, prenait un luth et passait ses doigts sur les cordes de ce luth. Alors, un autre luth, dans une autre pièce, vibrait à l’unisson. C’est une histoire éternelle, que nous retrouvons très souvent, et sous d’autres formes, dans la littérature islamique.

Une seconde histoire, tout à fait typique, qui concerne un très grand poète, peut-être le plus grand de toute la littérature turque, à savoir Yunus Emre[6]. Yunus Emre était un derviche et pauvre paysan, qui devint le plus grand poète classique de la littérature turque. Il vivait au XIVe siècle. Un jour de famine, il alla au monastère voisin avec des nèfles – il n’avait rien d’autre – pour demander du blé en échange. Le maître du monastère lui répondit : « Je veux bien te donner du blé, mais ne préfèrerais-tu pas avoir des grâces ? » Il répliqua : « Pourrais-je nourrir mes enfants avec des grâces ? » Il prit donc le blé en échange et s’en retourna. En route, il regretta son geste et il revint se mettre au service de ce maître en sollicitant un enseignement spirituel. Le maître lui donna alors un balai et lui demanda de balayer devant la porte du monastère. Tout en balayant, il s’ennuyait beaucoup. Afin de se distraire, il inventa une petite chanson, un poème qu’il se récitait à lui-même. Néanmoins le temps lui paraissait bien long. À chaque fois que le maître passait, il quémandait du regard ou par la parole un enseignement, mais le maître se contentait de le saluer et de lui sourire, puis passait son chemin. Au bout de trois ans, il en eut assez, planta là son balai et partit dans le désert. Au bout d’un certain temps, il eut faim, soif et chaud. Il commença à regretter son équipée, lorsque il vit trois voyageurs arriver et déballer sur le sable des sorbets glacés, des gargoulettes embrumées, des fruits couverts de rosée… Alors qu’il se demandait comment cela était possible, les voyageurs lui firent signe d’approcher afin de prendre part à leur repas. Après avoir partagé ce festin extraordinaire, il leur demanda comment ce prodige était possible en plein désert. Les voyageurs lui répondirent que pour cela il fallait connaître une certaine petite chanson d’un certain Yunus Emre. À ce moment-là, le mirage de dissipa. Aussitôt, il s’en retourna à la porte de son monastère où il reprit son balai. Il comprit que l’enseignements par le silence se situe au-delà du langage.

 

Claude Mettra : Cette belle histoire, Eva Meyerovitch, représente le terme le plus intérieur de la spiritualité musulmane. Mais cette langue, dont vous venez de parler longuement, a également servi la mission proprement civilisatrice, historique de l’Islam. 

Eva de Vitray-Meyerovitch : Oui bien sûr, puisque l’arabe a une double mission. D’abord, une mission spirituelle pour les centaines de millions de musulmans dont c’est la langue liturgique. Ensuite, d’un point de vue  historique, une mission de transmission de la philosophie grecque. Notre Moyen Âge n’a connu les philosophes grecs qu’à travers des traductions arabes. Dans un passage célèbre, le grand savant Biruni dit : « C’est dans la langue arabe que les sciences ont été transmises par traduction, venant de toutes les parties du monde. Elles y ont été embellies, s’insinuant dans les cœurs, et les beautés de cette langue ont circulé avec elle dans nos artères et nos veines. »  

Quand tu as fermé les yeux, tu t’es senti troublé,
comment la lumière des yeux peut-elle se passer de celle de la fenêtre?
Ta gêne était causée par la lumière de tes yeux s’efforçant de se joindre immédiatement à la lumière du jour,
Si tu sens une détresse intérieure quand tes yeux sont ouverts,
sache que tu as fermé les yeux de ton cœur.
Ouvre-les !
Comprends que cette détresse est le désir ardent des yeux de ton cœur qui cherchent cette
lumière infinie,
Pour toi, ta sincérité a fait de toi un chercheur,
Quant à moi, la peine et la recherche ont frayé le chemin à un sentiment sincère.

[1] Al-Fâtiha (L’Ouvrante ou La Liminaire), première sourate du Coran.

[2] Les noms divins du premier et troisième verset de la Fâtiha sont plus justement traduits ainsi « le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux ». 

[3] Ceci n’est pas exact puisque la langue arabe possède également des phrases complexes. D’ailleurs, elles sont présentes dans le texte coranique sous des formes très variées. Eva de Vitray-Meyerovitch, comme elle le suggère elle-même dans son propos un peu plus haut, n’était pas une arabisante chevronnée (elle dit que pour elle « cette merveilleuse langue arabe est quelque peu l’objet d’un amour platonique et désespéré ». En revanche, elle maitrisait parfaitement la langue persane, et consacra sa vie à traduire les œuvres des maîtres persans.

[4] Jacques Berque, Les Arabes, suivi de Andalousies, Actes Sud, 1999. 

[5] Dans l’Antiquité romaine, la tessère était un objet servant de monnaie ou de jeton. Il arrivait qu’en symbole d’un pacte entre deux personnes, une tessère soit rompue en deux : chaque personne en gardait une moitié afin de se reconnaitre. 

[6] Yunus Emre est un soufi anatolien, grand chantre de l’amour divin et dont le Divan, son recueil de poèmes, est écrit en turc.