La priere et le Pélerinage

 Par Eva de Vitray-Meyerovitch

Transcription de l’émission de France culture « Les chemins de la connaissance » du 23 mars 1974

 L’article suivant est la retranscription d’un des épisodes de la série Vivre l’Islam, pour l’émission Les chemins de la connaissance sur France Culture Eva de Vitray-Meyerovitch, durant lequel Eva de Vitray-Meyerovitch parle des deux piliers de l’islam que sont la prière et le pèlerinage. Sa première diffusion eut lieu le 23 mars 1974.

Ce travail écrit a été mené par l’association Conscience Soufiesuite au podcast qu’elle a publié en décembre 2020lors de l’hommage rendu à Eva de VitrayMeyerovitch – en partenariat avec Les Amis d’Eva de VitrayMeyerovitchÀ travers cet événement, Conscience Soufie vise à transmettre la sagesse universelle du soufisme en faisant connaitre ses grandes figures et ses œuvres majeures.

Introduction

La sourate « Al-Fatiha » [1] récitée en arabe suivie d’une traduction française :

Au nom de Dieu, Compatissant et Miséricordieux,
Louange à Dieu, Seigneur de l’Univers,
Le Compatissant et Le Miséricordieux [2],
Souverain du Jour du Jugement,
Toi Seul nous adorons,
De Toi Seul nous implorons L’Assistance,
Guide nous dans le droit chemin,
Le chemin de ceux que Tu as comblés de bienfaits,
Non celui de ceux qui encourent Ta Colère,
Ni celui des égarés.

Prière du Prophète

« Ô mon Dieu, mets une lumière dans mon cœur, une lumière dans mon tombeau,
une lumière dans mon ouïe, une lumière dans ma vue, une lumière dans mes cheveux,
une lumière dans ma peau, une lumière dans ma chair, une lumière dans mon sang,
une lumière dans mes os, une lumière devant moi, une lumière derrière moi,
une lumière sous moi, une lumière au-dessus de moi, une lumière à ma droite, et une lumière à ma gauche !
Ô mon Dieu, augmente ma lumière, donne-moi une lumière, fais-moi lumière, ô Lumière de la lumière, par ta Miséricorde, ô Miséricordieux ! » [3] 

Claude Mettra : Toute vie religieuse s’exprime à travers un dialogue avec la Divinité. Nous le trouvons dans la prière, ainsi que dans un certain nombre de rites, et dans le monde de l’islam, nous le trouvons en particulier dans le Pèlerinage. Ce sont ces deux formes de vie religieuse que nous voudrions évoquer aujourd’hui.

Voyons ce qu’il en est d’abord de la prière. Il semble que dans le monde de l’Islam, la prière se présente sous deux aspects : il y a une sorte de prière banale, quotidienne, spontanée, et il y a aussi une prière ritualisée, qui se situe dans un contexte précis de la vie de chaque jour.

Eva de Vitray-Meyerovitch : En effet, et nous pourrions même faire une deuxième distinction, en disant qu’il y a trois sortes de prière en islam. D’abord cette invocation sur tous les actes de la vie quotidienne, qui les sacralise. Tout ce qu’on fait, couper du pain, commencer un repas, saluer quelqu’un…, se fait toujours au nom de Dieu. Cela peut être évidemment une routine, mais souvent dans la vie d’un musulman et d’une musulmane fervents, c’est une sacralisation constante de la vie quotidienne.

Et puis bien sûr, comme dans toute culture religieuse, il y a des prières spontanées : des prières de demande, d’adoration, qui dépendent uniquement de celui qui prie, et qui n’ont pas de forme prescrite. Pour les désigner, il y a dans la mystique musulmane un très beau mot, qu’on pourrait traduire, le moins mal possible, par « soif ». L’islam, comme toute religion, est nostalgique, c’est un sentiment d’exil qui s’exprime. On a beaucoup épilogué sur le mot du Prophète disant que « l’islam était né en exil », et on en a fait un commentaire plus ésotérique, plus mystique en disant que c’est l’âme qui se sent expatriée… 

« Ma prière n’est pas une prière, Seigneur,
si mon âme ne Te voit face à face.
Quand retentit l’appel du muezzin,
si, tourné vers la Kaaba, je prie,
c’est vers Toi seul, pour Ta seule beauté…
Je prie. Gestes vains, paroles inutiles,
prière d’hypocrite, inerte et monotone.
J’ai honte de ma prière, Seigneur, j’ai honte !
Je n’ose plus lever les yeux vers Toi.
Pour oser la prière, il faudrait être un ange,
mais je suis en exil, déchu et perverti,…
Silence donc ! Silence à ma prière !
Seigneur, elle ne peut T’atteindre…
Mais je prie, je le dois, car il faut que je dise
le tourment de mon cœur s’il est privé de Toi.
Seigneur au regard de pitié ! Pitié pour moi, regarde-moi !  [4] » 
 

C’est donc là une première forme de prière. L’autre prière est un des piliers de l’islam, une des obligations de l’islam, un office. Ce n’est donc pas une prière spontanée, mais un office qui obéit à des règles strictes, et qui gouverne tout le monde de l’Islam depuis treize siècles, de Dakar à Pékin…

L’élément communautaire de la prière est très important. Comme l’islam est une religion à la fois sans Église, sans clergé, sans conciles, très peu dogmatique puisque caractérisée par son universalisme, cela comportait un certain risque que cette religion devienne un vague théisme, à la religiosité un peu brumeuse, s’il n’y avait pas des rites prescrits qui cimentent cette communauté. Je crois que c’est une très grande force, que 600 ou 700 millions d’hommes aujourd’hui – et il en va de même depuis treize siècles – prient dans la même langue, en utilisant le même Texte, et tournés dans la même direction. Il y a une orientation géographique et spirituelle qui lie cette communauté, : si on est pratiquant, on doit prier à des heures prescrites, qui correspondent à un rythme cosmique : au lever du soleil, au coucher du soleil, la nuit… et aussi dans la journée. L’orant est ici son prêtre, c’est lui qui officie. Cet office peut être d’une longueur assez variable.

La première condition est de prier entre telle et telle heure – non pas à telle minute précise, mais tout de même à certains moments-, et puis il y a une préparation : on doit d’abord se sacraliser dans l’espace, en se tournant vers La Mecque, vers la qibla. Dans la mosquée, cette direction est indiquée par une niche vide, car elle débouche sur une Transcendance – il n’y a pas de représentation iconographique dans l’islam. On se sacralise aussi dans l’espace avec le tapis de prière, qui n’est pas obligatoire, mais qui est généralement utilisé. Il y a ensuite une sacralisation corporelle par des ablutions : ce n’est pas simplement une question de propreté, c’est une sacralisation, car une fois les ablutions faites, on est dans un état où on ne doit plus penser à n’importe quoi. On accède ainsi à une sacralisation spirituelle, qui est une sacralisation d’intention. Il n’y a pas de prière valable sans la présence du cœur, sans l’intention. On commence en effet par : « Au nom de Dieu, le Très Miséricordieux, le Tout Miséricordieux, je prie maintenant au temps de l’aube, de midi, du soir, etc. ».

Cette prière se décompose en un certain nombre de mouvements, qui ont une intention cosmique, une intention de relier l’homme, qui n’est qu’une partie de l’univers, aux différents règnes. Des mystiques en ont souvent parlé, en disant qu’on se tient d’abord debout comme un arbre, puis prosterné comme un animal, puis agenouillé comme un homme, car l’homme seul peut adorer d’une manière consciente.

Claude Mettra : L’homme devient alors, en quelque sorte, le symbole de la création tout entière ?

Eva de Vitray-Meyerovitch : Exactement. C’est dans ce sens que le Coran dit que Dieu a enseigné à Adam le nom des choses – comme d’ailleurs aussi dans la Bible -, c’est-à-dire le pouvoir de les conceptualiser. Huxley a dit un jour que « l’homme, c’est l’évolution devenue consciente d’elle-même » : c’est une notion très islamique. Toutes les créatures adorent Dieu, la pierre par son poids, la plante par sa croissance, l’animal par sa vie… L’homme est le seul à être conscient, à savoir qu’il adore.

Claude Mettra : Sur la nature même de cette prière, je voudrais vous poser une question. Car si on se réfère au monde chrétien qui est le nôtre, même si on n’appartient pas à l’Église catholique ou protestante, on voit que la prière remplit dans notre culture une triple fonction. D’une part, elle est un hommage à Dieu ; d’autre part, elle est aussi une demande de pardon adressée à Dieu pour les fautes qu’on a pu commettre à Son égard ; en troisième lieu, elle est souvent une demande, précise ou imprécise, adressée à la Divinité. Par rapport à cette attitude du monde chrétien, que représente la prière dans le monde islamique ?

Eva de Vitray-Meyerovitch : Exactement la même chose, et il ne peut pas en être autrement. D’ailleurs, chacun des mouvements de cette prière – qu’on appelle des rak’ats : deux à l’aube, trois en fin d’après-midi, quatre à midi, dans l’après-midi et en début de nuit – est introduit par une oraison, la Fâtiha, qui est l’oraison dominicale de l’islam (elle ressemble au Pater chrétien), c’est l’« Ouverture » du Livre, du Coran, et l’on dit qu’elle résume le Coran tout entier. Elle résume le fondement même de l’islam tout entier.

Nous possédons d’ailleurs, de toutes les époques et de tous les pays, d’admirables textes de prières musulmanes :

« Ô Dieu, cherche-moi, au nom de Ta miséricorde pour que je vienne à Toi ! Attire-moi par Ta grâce, pour que je retourne vers Toi !
Ô Dieu, jamais je ne perdrai tout espoir en Toi, dussé-je désobéir… Jamais non plus je ne cesserai de Te craindre, même si je T’obéis.
Ô Dieu, ce sont les mondes eux-mêmes qui m’ont poussé vers Toi, et c’est ma connaissance de Ta bonté qui m’a fait me tenir devant Toi.
Ô Dieu, comment pourrais-je être déçu, puisque Tu es mon espérance ? Comment pourrais-je être dédaigné puisque Tu es ma confiance ?
…Ô Toi qui es voilé dans les enveloppes de Ta gloire, de telle sorte que personne ne peut Te voir !
Ô Toi qui rayonnes au dehors dans la perfection de Ta splendeur, de sorte que le cœur des mystiques a perçu Ta Majesté !
Comment serais-Tu caché, puisque Tu es à jamais manifeste, ou comment serais-Tu absent, puisque Tu es à jamais présent, et que Tu veilles sur nous ? »  [5]

Claude Mettra : Si la prière apparaît comme un élément essentiel qui cimente la communauté islamique, le pèlerinage est encore davantage peut-être ce ciment, qui rend les hommes solidaires les uns des autres, et solidaires de la création tout entière. Cette notion de pèlerinage a pour nous un sens extrêmement concret (il y a des pèlerinages aux saints, à la Vierge), alors que, sans doute, l’idée de pèlerinage dans le monde islamique a une résonance particulière, différente de celle dont nous avons coutume de parler ici.

Eva de Vitray-Meyerovitch : Sûrement. On ne peut pas parler en islam de pèlerinage, par exemple, au sanctuaire d’un saint. Il y a des visites – qui sont d’ailleurs vues d’un assez mauvais œil par l’islam le plus orthodoxes – aux mausolées des grands saints de l’islam, mais ce n’est pas du tout cela qu’on appelle le pèlerinage.

Le pèlerinage a dans l’islam un sens bien précis. Il y a deux sortes de pèlerinage : le grand pèlerinage[6], qui est le véritable pèlerinage, se fait à date fixe, et il constitue une obligation dans la vie de tout musulman, à condition qu’il en ait les moyens, qu’il n’abandonne pas pour cela sa famille, qu’il ne soit pas malade ou trop âgé… Il y a des tolérances, mais tout homme, ou toute femme valide, qui peut se le permettre, doit faire le pèlerinage au moins une fois dans sa vie.

Claude Mettra : Quel est le sens de ce pèlerinage ?

Eva de Vitray-Meyerovitch : Le pèlerinage, c’est d’abord un retour au centre, c’est le contraire d’une expatriation. Il y a cette idée que La Mecque est « la Mère des villes », le « nombril de la terre ». C’est un centre géographique, mais surtout un foyer vers lequel convergent les prières de centaines de millions d’hommes, cinq fois par jour, comme nous le disions tout à l’heure. Car pour que la prière soit valide, elle doit être orientée dans la direction de La Mecque, à moins qu’on ne se trompe, mais alors on est excusé. Donc, par exemple les voyageurs, comme mes amis d’Égypte, de Syrie ou d’ailleurs, lorsqu’ils viennent à Paris, ont en général une petite boussole sur eux pour chercher quel mur de leur chambre d’hôtel correspond à la direction de la prière. Quand on arrive à La Mecque, il n’y a plus de direction, on est au centre. C’est le lieu même d’où rayonnent tous les chemins qui vont dans toutes les régions du monde. C’est donc un centre spirituel très important. C’est aussi un centre géographique – cela l’était peut-être encore davantage dans le passé, mais cela l’est toujours de manière très importante -, un lieu de rencontre de toutes les nationalités, de toutes les castes…

 Le petit pèlerinage[7], quant à lui, se fait n’importe quand dans l’année, il consiste à aller à La Mecque, puis si on veut, sur le tombeau du Prophète, à Médine, ce n’est pas obligatoire.

Le grand pèlerinage (obligatoire dans la vie de chaque musulman et se faisant à date fixe) rassemblait, cette année, deux millions de pèlerins. Quand j’y suis allée en 1971, il y en avait un million et demi ! Cela donne une impression de foule très hallucinante, c’est extraordinaire…

 Il y a, là encore, une sacralisation, mais plus grande que pour la prière rituelle : corporelle, spirituelle… C’est l’état d’ihrâm, celui de sacralisation totale, avec le port de vêtements blancs, et l’interdiction, pendant tout le pèlerinage, de fumer, d’avoir des relations sexuelles, etc. Il y a de nombreux interdits. On doit garder pendant tout le pèlerinage, cet état de sacralisation, et aussi une attitude spirituelle : ne pas se mettre en colère, ne dire du mal de personne, repousser toute pensée qui serait un peu hors de propos, etc.

On y va donc à date fixe. Les gens partaient, autrefois, à pied, à dos de chameau. J’ai vu une femme qui portait un bébé, et qui n’a pas voulu monter dans notre auto, en nous disant : « Donnez-moi de l’eau, si vous voulez, je viens de Jordanie à pied, et je ne veux pas perdre le mérite de cette marche ». Elle avait donc traversé toute seule le désert, et il faisait très chaud, bien que ce soit en février…

Actuellement, les gens partent plutôt en bateau ou en avion. Quand on arrive, on est donc en général déjà en état d’ihrâm : on a déjà fait sa déclaration d’intention, pris son bain, prié, on s’est revêtu des vêtements du pèlerinage. Dès qu’on aperçoit La Mecque, on commence à dire une prière particulière au pèlerinage « Labaïka, labaïka…  », c’est-à-dire : « Nous voici, nous voici, Tes témoins…  »

Citons très beau poème d’Al Hallaj, l’un des grands poètes et mystiques de l’islam – qui fut supplicié à Bagdad en 922 dans des conditions assez abominables ; rappelons que Louis Massignon lui a consacré une thèse fameuse), autour de cette invocation du pèlerin arrivant au seuil du territoire sacré  :

 Me voici, me voici ! Ô mon secret et ma confidence ! Me voici, me voici, ô mon but et mon sens !
Je T’appelle… Non, c’est Toi qui m’appelles à Toi ! Comment T’aurais-je invoqué : « C’est Toi ! », si Tu ne m’avais susurré : « C’est Moi » ?
Ô essence de l’essence de mon existence, ô terme de mon dessein, ô Toi mon élocution, et mes énonciations, et mes balbutiements !
Ô tout de mon tout, ô mon ouïe et ma vue, ô ma totalité, ma composition et mes parts !
Ô tout de mon tout, mais le tout d’un tout est une énigme, et c’est le tout de mon tout que j’obscurcis en voulant l’exprimer !
Ô Toi, en qui s’était suspendu mon esprit, déjà mourant d’extase, Te voici devenu son gage dans ma détresse !
Je pleure ma peine, sevré de ma patrie, par obéissance, et mes ennemis prennent part à mes lamentations…
M’approché-je, que ma crainte s’éloigne, et je tremble d’un désir qui tient à fond mes entrailles.
Que ferai-je, avec cet Amant dont je suis épris, mon Seigneur ! Ma maladie a lassé mes médecins.
On me dit : « Guéris-t-en par Lui ! ». Mais je dis : « Se guérit-on d’un mal par ce mal ? »
Mon amour pour mon Seigneur m’a miné et consumé, comment me plaindrais-je à mon Seigneur de mon Seigneur ?
Certes, je L’entrevois, et mon cœur Le connaît, mais rien ne saurait l’exprimer que mes clins d’œil.
Ah ! Malheur à mon esprit à cause de mon esprit, hélas pour moi à cause de moi ! Je suis l’origine même de mon infortune,
Comme un naufragé dont seuls, les doigts surnagent pour appeler à l’aide, en vaste mer…
Nul ne sait ce qui m’est advenu, sinon Celui qui s’infondu [8] dans mon cœur.
Celui-là sait bien quel mal m’a atteint, et de Son vouloir il dépend que je meure et revive !
Ô suprême demande et espoir, ô mon Hôte, ô vie de mon esprit, ô ma foi et ma part d’ici-bas !
Dis-moi : « Je t’ai racheté », ô mon ouïe, ô ma vue ! Jusqu’où tant de délai dans mon éloignement, si loin ?
Quoique Tu te caches à mes deux yeux dans l’invisible, mon cœur observe Ton lever, dans la distance, de loin…  [9]

Le sommet du Pèlerinage se situe à Arafat. C’est un endroit extraordinaire où le montagnes, habituellement brunes, deviennent complètement blanches lorsqu’un ou deux millions de pèlerins les recouvrent comme de la neige. Et la prière terminée, elles reprennent leur couleur brune, c’est un spectacle très étonnant. Ce qu’il y a de plus émouvant surtout, c’est que pendant cette prière à Arafat, où descendent, dit-on, la bénédiction de Dieu et son pardon, on prie pour tous les hommes, pour tous les siens, vivants et surtout morts, et on cite leurs noms à haute voix. Cela fait une espèce de roulement de tonnerre sur cette montagne. Songez, un ou deux millions de pèlerins qui prient à haute voix en même temps…

Ce qui est aussi très émouvant, c’est de voir tous ces gens qui arrivent à pied – souvent très pauvres, quelquefois pieds nus… Il y a une espèce de fraternité absolument extraordinaire, et tout le pays baigne alors dans une atmosphère de ferveur étonnante. Par exemple, quand retentit l’appel à la prière, tous les boutiquiers d’Arabie saoudite ne ferment même pas leur porte à clef car ils savent qu’on ne leur volera jamais rien : ils se contentent de mettre une chaise devant la porte sur le trottoir, pour indiquer que c’est fermé, et ils courent à la prière.

On passe la nuit à La Mecque, une nuit d’Orient, noire, puis tout à coup le ciel devient rose, et il y a l’appel à la prière, de minaret à minaret. Alors, un ou deux millions de pèlerins répondent «  Âmîn  !  » en même temps …

Le Pèlerinage se termine la plupart du temps (ce n’est pas absolument obligatoire) par une visite à Médine, qui a été la « ville » même du Prophète[10]. Une partie de la mosquée de Médine fut à l’origine la maison du Prophète, et le jardin était celui de sa fille Fatima. C’est un lieu extraordinairement paisible, rempli de pigeons : on se trouve dans une espèce de tourbillon de plumes… En Arabie saoudite, on ne mange jamais de pigeons, car peut-être se sont-ils posés dans le jardin de Fatima. Des Pakistanais m’ont dit qu’au Pakistan non plus, on ne mange pas de pigeons, car peut-être sont-ils les petits des pigeons du jardin de Fatima…

 

[1] Al-Fâtiha (L’Ouvrante ou La Liminaire), première sourate du Coran.

[2] Les noms divins du premier et troisième verset de la Fâtiha sont plus justement traduits ainsi « Le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux ».

[3] Hadith du Prophète, récité notamment lors du Pèlerinage à La Mecque (texte cité dans Anthologie du soufisme, d’Eva de Vitray-Meyerovitch, p.151)

[4] Texte cité dans La prière en islam, d’Eva de Vitray-Meyerovitch.

[5] Ibn ‘Ata Allah Al-Iskandari, Al Hikam al ‘Atâ’iya, poème traduit par Abd al-Jalil dans Aspect intérieurs de l’islam, et cité dans Anthologie du soufisme d’Eva de Vitray-Meyerovitch, p.160

[6] En arabe, al-hajj.

[7] En arabe, al-‘umra.

[8] Terme employé par Louis Massignon.

[9] Hallâj, Diwân, trad Louis Massignon, texte cité dans Anthologie du soufisme d’Eva de Vitray Meyerovitch. p.166.

[10] Médine signifie « ville » en arabe (al-Madîna).