Enseigner en paraboles

 Par Eva de Vitray-Meyerovitch

Transcription de l’émission de France culture « Les chemins de la connaissance » du 6 mai 1976.

L’article suivant est la retranscription du neuvième épisode de la série Le trésor des conteurs, dans le cadre de l’émission Les chemins de la connaissance sur France Culture, durant lequel Eva de Vitray-Meyerovitch interprète quelques contes spirituels orientaux dans le cadre d’un échange avec Dejan Bogdanović. Sa première diffusion eut lieu le 6 mai 1976.

Ce travail écrit a été mené par l’association Conscience Soufie, suite au podcast qu’elle a publié en décembre 2020, lors de l’hommage rendu à Eva de Vitray-Meyerovitch – en partenariat avec Les Amis d’Eva de Vitray-Meyerovitch. À travers cet événement, Conscience Soufie vise à transmettre la sagesse universelle du soufisme en faisant connaitre ses grandes figures et ses œuvres majeures.

Dejan Bogdanović : Eva de Vitray-Meyerovitch, vous êtes professeur à l’Université du Caire et vous avez traduit pour la première fois, du persan en français, l’œuvre magistrale du plus grand poète mystique de l’Islam, Jalâl al-Dîn Rûmî, notamment ses « Odes Mystiques »¹ ainsi que « Le Livre du Dedans », lequel vient de paraître aux Éditions Sinbad. Il s’agit, en effet, d’un ouvrage d’un passionnant intérêt. Aussi, avez-vous souvent abordé le recours aux paraboles dans l’œuvre de Rûmî.

Eva de Vitray-Meyerovitch : En effet. L’enseignement par paraboles, par apologues, est un trait tout à fait caractéristique de la littérature islamique, en général – qu’il s’agisse aussi bien de littérature arabe, persane, turque ou indonésienne. Rûmî, lui-même, décrivait cette forme d’enseignement comme suit : « Mes facéties n’en sont pas, elles paraissent simples, mais en réalité c’est un enseignement ». L’intention est toujours de tenter d’éveiller l’esprit de l’auditeur à une vérité qu’il est capable de percevoir et, donc, de s’adresser à lui, en mettant en œuvre, toutes les ressources de l’émerveillement. Notre ami Bammate² a, par ailleurs, admirablement évoqué les notions d’étonnement et de curiosité dans un de ses entretiens. Il est donc très important de souligner que ces paraboles, porteuses d’un message d’éveil et d’enseignement, se déchiffrent comme un symbole. Tout symbole est un hiéroglyphe à déchiffrer, chacun le démêlant selon sa propre capacité spirituelle. Rûmî a d’ailleurs beaucoup insisté sur ce point, notamment dans « Le Livre du Dedans », en rappelant que le Prophète de l’Islam disait qu’il était absolument indispensable de s’adresser aux hommes selon la mesure de leur compréhension et leurs propres capacités. Dépourvu de ce principe, l’enseignement était vain. L’usage de la parabole va donc permettre de concrétiser et synthétiser des intuitions à la fois différentes et multiples, mais non contradictoires. Ces dernières, complémentaires et imbriquées les unes dans les autres, telles les poupées russes, rendent ainsi possibles des lectures à plusieurs niveaux, suivant la capacité du lecteur. C’est une forme littéraire que nous retrouvons, d’ailleurs, même dans le Coran, où les descriptions du Paradis vont pouvoir être déchiffrées à la fois par un bédouin ignorant, comme étant des ombrages frais, des ruisseaux d’eau vive, des sources claires et du lait, ainsi que par tout métaphysicien, mystique ou autre philosophe comme la vision béatifique de Dieu. Ces deux interprétations ne s’opposent pas, mais reflètent toutefois un niveau de compréhension différent. 

À cet égard, Rûmî relate une histoire, que nous retrouvons d’ailleurs chez al-Ghazâlî, grand philosophe et penseur musulman du Moyen Âge, mort en 1111. Lui-même transmettait également son enseignement au moyen d’anecdotes et de paraboles.
Cette histoire parle d’un éléphant que des Indiens conduisirent dans un village, la nuit, et qu’on enferma pour des raisons de sécurité sans doute, dans une chambre tout à fait obscure ou une cave. Les paysans du village n’ayant jamais entendu parlé d’un tel animal, se pressèrent dans l’obscurité pour essayer de comprendre ce qui était enfermé là. L’un tâta la jambe de l’éléphant et déclara : « Oh, ce doit être un pilier ! » ; un autre saisît sa trompe et dît : « C’est sûrement un tuyau pour l’eau ! » ; un autre encore toucha son oreille et affirma : « Cela doit être un éventail !» ; enfin, un dernier parvint à toucher son corps et assura : « Mais ça a l’air d’être un très grand fauteuil ! ». Cependant, tous bien sûr, se fourvoyèrent. Chacun ayant, en effet, perçu un petit morceau de la Vérité, une petite parcelle, un petit fragment d’une vérité totale.
Il n’y a donc de perception possible que selon la propre capacité réceptive de l’auditeur. C’est l’essence même de l’apologue, dont le dévoilement s’exerce à des niveaux de compréhension différents.

Dejan Bogdanović : Comment un conte devient-il, par conséquent, apologue mystique ?

Eva de Vitray-Meyerovitch : C’est une question très intéressante, car elle s’est posée, en réalité, pour tous les contes et dans toutes les littératures. On a très souvent donné au conte une autre dimension, au-delà justement de la référence anecdotique et même d’émerveillement. C’est ainsi que, chez nous par exemple, l’étude des contes de Perrault permet de les associer aux mythes solaires. « La Belle au Bois Dormant » traduit, en réalité, l’âme en sommeil dans le monde des formes, que le bien-aimé céleste pourrait venir réveiller. Il s’agit là d’une interprétation après coup. Or, ce qui est important, je pense, à la fois dans l’œuvre de Rûmî, mais également dans celle de ses grands prédécesseurs qui, dans la littérature persane, sont notamment, Sanaî et Attar, (Rûmî rendait un très vibrant hommage à ces deux poètes en déclarant : « Sanaî et Attar ont parcouru les sept cités de l’Amour et moi je n’en suis qu’au tournant d’une ruelle », ce qui était bien de la modestie pour un génie tel que Rûmi…), reste la place donnée à l’interprétation mystique. En somme, l’anecdote ne sert que de prétexte et de tremplin, pour parvenir tout de suite à cette autre dimension de l’être. Toute la mystique et la culture musulmane, notamment ce qu’on appelle le tasawwuf – traduit selon les Occidentaux par le mot « soufisme » – s’inscrivent dans cette idée que Pascal exprimait en disant : « l’homme passe infiniment l’homme ». Rûmi lui-même disait qu’« entre le petit homme mardak de la vie quotidienne et le grand Moi, qui est caché derrière ce petit homme, il y a un océan »… Il y a donc toujours une référence à une autre dimension de l’être, ainsi qu’un pèlerinage autorisant sa découverte.

Je souhaiterais raconter une histoire qui me semble très bien illustrer cette intention : Rûmî raconte qu’il y avait un roi qui possédait une citadelle dans une province lointaine. Ce monarque avait trois fils, auxquels il avait toujours interdit de se rendre dans cette forteresse. Bien sûr, les trois hommes, poussés par l’attrait des choses défendues, se mirent en route sans guide (ceci est toujours très dangereux sur la voie spirituelle). Ces derniers arrivèrent donc et un vieux gardien les fît entrer. Là, ils découvrirent le portrait d’une jeune fille si belle, que tous trois furent aussitôt épris d’elle. Ils furent par ailleurs informés qu’il s’agissait du portrait de la princesse de Chine, laquelle était gardée recluse dans un donjon par son père, l’empereur. Aussitôt, tous trois se mirent en route, arrivèrent en Chine et découvrirent la belle princesse prisonnière… ils tentèrent désespérément de s’entretenir avec elle et de demander sa main à son père. Le premier prince était tellement éperdu d’amour qu’il mourut. Le deuxième fut très bien reçu par l’empereur mais, il en conçut tant d’orgueil que finalement, l’empereur de Chine se fâcha et le blessa (on ne se sait pas très bien dans quelles circonstances). In fine, raconte l’histoire (mais on ne dit pas très bien comment), ce fut le troisième petit prince, paresseux, n’ayant absolument rien fait, qui remporta néanmoins la victoire sur tous les plans.

Il faut savoir que ce thème est très fréquent dans la littérature populaire. En effet, on retrouve un peu partout ce voyage des trois princes. Il s’agit d’un thème folklorique très connu dans la littérature persane. En outre, le privilège du fils cadet est un trait ethnologique célèbre dans l’Avesta³ et ce genre de littérature.

Rûmî nous donne partiellement une interprétation mystique de cette parabole. Selon lui, la citadelle est une représentation du corps : elle possède dix portes qui, d’une part, symbolisent les cinq sens sensoriels (l’ouïe, la vue, le toucher, l’odorat, le goût) et d’autre part, les cinq sens internes, que sont l’intuition, la vision spirituelle etc. Les princes sont donc partis, sans guide, dans cette aventure qui est la grande aventure de l’Âme, ce qui est très dangereux : ils courent donc de nombreux risques. En outre, dans ce genre de littérature, le voyage vers la Chine, représente toujours le monde spirituel. Quant à la princesse, elle symbolise sans doute la Vérité, le double céleste. Là encore, il y a beaucoup d’interprétations possibles. Enfin, pourquoi le petit prince paresseux a-t-il remporté la victoire alors que les autres s’étaient donné tant de mal sans résultat ? C’est sans doute pour illustrer un propos, très souvent commun aux mystiques et à celui de Rûmî. En effet, ce qui est appelé « paresse » ici, pourrait à meilleur escient, se traduire par une forme de « passivité ». Cette dernière n’étant autre que l’abandon et la remise confiante à Dieu. Ainsi le prince cadet, qui, au lieu de prendre beaucoup d’initiatives, attend que la Grâce agisse en lui, car en réalité, elle seule, est capable de faire remporter la victoire dans ce domaine.

Il y a eu plusieurs commentaires de cette célèbre histoire, notamment par Ismail Ankaravî, grand commentateur de l’œuvre de Rûmî. Il y en a d’autres, mais je pense que celle-ci illustre assez bien mon propos. En effet, il s’agit de démontrer que ce n’est pas une interprétation induisant, par une exégèse tardive, de la mystique dans un conte populaire. Au contraire, le conteur, en l’occurrence Rûmî, a tout de suite donné à l’histoire qu’il rapporte une dimension spirituelle et d’intériorité. Il a ainsi transformé un conte populaire très connu, celui de ces trois princes qui partaient à l’aventure en vue d’épouser une belle jeune fille, en lui prêtant d’emblée une dimension métaphysique et de pèlerinage spirituel.

Dejan Bogdanović : Vous venez de faire allusion au pèlerinage. Trouvons-nous ce même thème dans la littérature mystique antérieure à Rûmî ?

Eva de Vitray-Meyerovitch : Oui, tout à fait. Nous le trouvons et sous une forme particulièrement émouvante chez Attar, dont je parlais tout à l’heure, et à la mémoire duquel Rûmî rendait toujours hommage.

C’est l’histoire du Langage des Oiseaux ou de l’Assemblée des Oiseaux (Mantiq al-Tayr) qui rapporte le pèlerinage de « trente oiseaux », qui se dit si-morgh en persan, partis à la découverte de la Vérité, de la Réalité Suprême. Ces oiseaux franchissent des défilés et des vallées : celle du Repentir, de l’Amour, du Détachement, de la Pauvreté mystique, … Toutes ces vallées symbolisent elles-mêmes les étapes du pèlerinage de l’âme à la recherche de la Vérité ou de Dieu. Cette Vérité, cette Réalité, ce Graal – pour parler en terme occidental de cette quête – est donc représentée par le Simorgh, le phénix, l’oiseau merveilleux représentant le Divin.

J’ouvre ici une toute petite parenthèse pour montrer combien ce genre d’anecdote peut encore faire écho à notre époque : Maurice Béjart a chorégraphié, il y a quelque temps, un admirable ballet intitulé Le Golestan, une métaphore de ce pèlerinage de l’homme à la recherche du Divin. Ainsi, dans une des dernières phases du ballet, apparaît le Simorgh, cet oiseau merveilleux que le pèlerin mystique essaie désespérément d’atteindre sans y parvenir, si ce n’est au moment de la mort.

Plus que tout, ce qui est merveilleux dans le pèlerinage décrit par Attar, c’est que le cœur de l’apologue s’articule autour d’un jeu de mots : ces trente oiseaux, les si-morgh, arrivés au terme de leur pèlerinage s’aperçoivent qu’ils sont en réalité, « le » Simorgh, c’est-à-dire qu’ils ne sont « que » la représentation de l’Oiseau merveilleux. En effet, au moment de la rencontre suprême, toute multiplicité étant abolie, il ne reste plus que l’Unité. C’est d’ailleurs le thème fondamental et essentiel de toute la mystique musulmane, de même que celui de la culture islamique.

 

¹ Odes Mystiques, de Djalâl ad-Dîn Rûmî, Éd. Klincksieck, 1973, réédité en 2003, Points Sagesses.

² Najm oud-Dine Bammate (1922-1985), est un penseur musulman franco-afghan d’origine caucasienne. Polyglotte, il fut haut fonctionnaire de l’Unesco, et œuvra pour voir s’épanouir un islam contemporain en terre occidentale. Il est l’auteur des ouvrages Cités d’Islam (Ed. Arthaud, Paris, 1986) et L’Islam et l’Occident – Dialogues (Ed. Christian Destremau / Ed. Unesco, 2000). Professeur d’islamologie à l’université de Paris VII dans les années 70, il s’occupa également, à partir de 1983, de l’émission télévisée islamique dominicale, et contribua, aux côtés d’Eva de Vitray-Meyerovitch notamment, à faire connaitre à travers les médias la portée universaliste de l’islam. 

³ L’Avesta , dans la religion mazdéenne, constitue l’ensemble des textes sacrés du livre sacré et sacerdotal des zoroastriens.