Eva de Vitray-Meyerovitch, « Hawwa Hanim » (1909-1999)

L’interprète française de Rûmî.

Par Eric Geoffroy et traduit par Nora, Londres

Le nom d’Eva de Vitray-Meyerovitch, dans la mémoire du public français, restera à jamais associé à celui de Rumi. Née en 1909 dans une famille aristocratique française et profondément chrétienne, Eva de Vitray-Meyerovitch connut une éducation stricte et commença dès son enfance à remettre en question les préjugés de son milieu et les idées reçues de son école catholique où la soumission passive était de rigueur. Elle admirait sa grand-mère écossaise et protestante, d’une honnêteté rigoureuse et toujours attachée à dire la vérité, quelles qu’en soient les conséquences. Cette même grand-mère s’était convertie au catholicisme pour pouvoir épouser son mari. Sa petite-fille devait, d’une certaine manière, suivre sa trace. Ainsi, Eva n’hésita pas à épouser un Français juif d’origine russe, tant elle avait conscience des profonds liens spirituels qui unissent les religions. Après son mariage avec M. Meyerovitch, elle dut fuir, en 1940, un Paris occupé par les troupes nazies.

 Après la guerre, au début des années 1950, sa vie de directrice de recherche fut subitement bouleversée par le présent que lui fit un ancien camarade de classe indien, revenu en France après un séjour au Pakistan. Ce présent était un livre de Mohammed Iqbal, le célèbre philosophe et poète musulman du vingtième siècle, et ce livre n’était autre que le remarquable Reconstruire la pensée de l’islam. La prose d’Iqbal, tout à la fois claire et contemplative, toucha le coeur de cette femme intellectuelle et sensible. Dans cet ouvrage, Iqbal citait Rumi à maintes reprises. Eva éprouva une fascination immédiate pour cette belle âme. Elle se lança dans la traduction française de Reconstruire la pensée de l’islam avant de se plonger dans l’étude du persan afin de pouvoir lire Rumi dans le texte. Elle ne savait pas, alors, qu’elle devait consacrer sa vie à l’oeuvre de ce dernier.

 En vraie discipline, Eva de Vitray-Meyerovitch était prête, lorsqu’elle découvrit Iqbal et Rumi, à recevoir leurs enseignements. De fait, elle était dotée d’un véritable esprit de curiosité, formé par des années passées à étudier de nombreux sujets. Elle avait suivi des cours de théologie chrétienne à la prestigieuse Sorbonne et étudié la philosophie grecque – sa thèse de doctorat portait sur Platon – mais aussi le grec ancien, le latin, l’histoire, le droit et la psychiatrie. La diversité de ses centres d’intérêt [intellectuels/scientifiques], son interdisciplinarité et sa capacité à traiter d’une multitude de sujets divers est pour le moins fascinante.

 Eva de Vitray-Meyerovitch était un être absorbé par la quête intérieure de vérité [du Réel] et il est intéressant de remarquer, lorsqu’on observe son parcours, que sa vie et son engagement personnels sont intimement liés à ses travaux intellectuels. Ces derniers s’inscrivent dans le droit fil des premiers. C’est tout naturellement que Rumi devint son maître spirituel, comme s’il l’avait prise par la main. Elle se convertit donc et, jusqu’à sa mort, pratiqua avec ferveur tous les piliers de l’islam ainsi que le soufisme. Elle aurait aisément pu rester celle qu’elle était – une chercheuse catholique passionnée de mystique musulmane. Mais le monde dans lequel elle vivait était ébranlé par la guerre d’Algérie. En Algérie, la population musulmane, majoritaire, se voyait refuser la nationalité française par les colons européens, pourtant minoritaires, qui arguaient du fait que le pays faisait partie intégrante de la France.

Après la disparition de son époux, Eva choisit la voie difficile de la conversion à l’islam, prenant le parti d’une civilisation que nombre de ses compatriotes considéraient comme inférieure. Elle s’engagea dans ce qu’elle savait être une voie beaucoup plus exigeante. Elle ne rejetait ni le judaïsme ni le christianisme, dans lesquels son propre univers de références culturelles trouvait ses racines, mais trouvait dans l’islam une voie qui intégrait ces traditions religieuses. Elle entrait en islam sans rien renier de son passé, confiant au contraire que sa découverte de l’islam s’apparentait à un « retour au pays ». Elle fit donc l’expérience personnelle de l’islam en tant que Dîn al-Fitra, ou religion de la nature pure et primordiale de l’homme. De la même manière, le métaphysicien René Guénon, autre grand soufi français, disparu en 1951, affirmait qu’il ne pouvait se « convertir » puisque l’islam apparaissait comme une évidence et un rappel des révélations précédentes. Ajoutons que, dans le cas d’Eva, ce passage du christianisme à l’islam est à envisager à la lumière de la place éminente conférée à Jésus dans la tradition islamique et, en particulier, soufie. Il n’est guère surprenant qu’elle ait pris pour nom musulman Hawwa, traduction exacte de son nom chrétien. Le prix à payer pour sa conversion fut lourd : elle se vit rejeter par sa propre société, par de nombreux amis, collègues et membres de sa famille. Elle dut également faire face à un accueil tiède de la part de la communauté qu’elle avait choisi d’embrasser, de ceux qui traitent les convertis comme des musulmans au statut, au savoir et à l’authenticité inférieurs.

 Animée par un enthousiasme indéfectible pour l’oeuvre de Rumi, Eva de Vitray-Meyerovitch a étudié ses livres majeurs et les a traduits en français. Le soufisme a trouvé dans les enseignements spontanés de Rumi son ambassadeur le plus populaire dans la société occidentale moderne. De nombreux auteurs et traducteurs contemporains sont parvenus à rendre accessibles à ceux qui n’ont pas la chance de pouvoir lire Rumi en persan l’étendue et la profondeur de sa sagesse et son intense amour pour Dieu et pour l’humanité. Les traductions contemporaines de Coleman Barks en anglais, celles d’Eva en français, le travail d’Annemarie Schimmel en allemand et les efforts de bien d’autres auteurs, qu’ils soient universitaires ou non, ont mis son inspiration à la portée de millions de lecteurs. Aujourd’hui, Leili Anvar-Chenderoff nous propose une nouvelle traduction française des poèmes de Rumi. Eva avait déjà signé une trentaine de livres sur le soufisme et sur Rumi lorsqu’elle s’attela à la traduction des cinquante mille vers du Mathnawi – traduction qui lui demanda quelque dix années de dur labeur. « J’ai tant travaillé ! » s’exclama-t-elle après la publication de ce monument de mille cent pages. Elle dut dicter son dernier livre, La prière en Islam, trop faible pour l’écrire elle-même. Elle est également l’auteur d’un livre important et remarqué sur Konya, la ville de Rumi, où elle se rendit à de nombreuses reprises. La Turquie était en effet devenue la seconde patrie d’Eva. Le gouvernement turc lui a même décerné le titre de « citoyenne d’honneur » et elle s’est vue remettre le titre de docteur honoris causa par l’université de Selçuk en hommage aux précieux services qu’elle a rendus à Rumi et à la culture turque. Dans Islam, l’autre visage, livre paru sous la forme d’une série d’entretiens, elle confie qu’elle ne se sent véritablement chez elle ni à Paris ni ailleurs qu’en Turquie et en particulier à Konya. La traduction anglaise de cet ouvrage est à paraître sous peu aux éditions Fons Vitae aux Etats-Unis sous le titre Towards the Heart of Islam: A Woman’s Approach.

Eva vécut six ans en Egypte, où elle enseigna la philosophie à l’université d’al-Azhar en tant que représentante du CNRS et où j’ai pu entrer en contact personnel avec ses amis. Elle voyagea également dans le monde entier, donnant de nombreuses conférences sur l’islam et le soufisme. Dans Islam, l’autre visage, Eva nous donne à sentir que tout, dans la vie spirituelle, est lié. Elle le fait à travers de nombreuses anecdotes – de son pèlerinage à la Mecque à son enseignement à al-Azhar au Caire, en passant par une prière partagée en Algérie avec un groupe d’hommes en lutte contre son propre pays [pour acquérir leur indépendance – un peu lourd en français, et ce segment n’est pas véritablement nécessaire, du fait du contexte] – et de vers de Rumi particulièrement bien choisis. Elle raconte également sa vie consacrée presque entièrement à la diffusion de la pensée de Rumi et à la traduction de ses œuvres. A ses yeux, il fallait de toute urgence transmettre le message universel du poète. Malgré les siècles qui les séparent, Rumi fut le véritable maître spirituel d’Eva. Mais c’est auprès du shaykh Hamza Boutchichi, maître spirituel marocain toujours en vie, qu’elle qu’elle chemina sur la voie soufie]. Lorsqu’il la reçut pour la première fois, il s’écria, pointant du doigt son propre coeur : « Rumi est là ! ». Eva s’effondra en pleurs.

Elle entretenait également des liens très forts avec Khaled Bentounès, le shaykh de la tarîqa ‘Alâwiyya qui, tout comme Rumi, met l’accent sur l’amour universel. Lorsque, après avoir embrassé l’islam en 1984, je demandai à Eva de me conseiller sur le choix d’une voie d’initiation soufie, elle me dirigea vers la confrérie ‘Alâwiyya, à Paris, sans un instant d’hésitation. Eva de Vitray-Meyerovitch est de ces rares personnes qui ont su vivre avec bonheur entre Orient et Occident et être de véritables passeurs entre ces cultures. Citons entre autre Najm ed-din Bammate, Martin Lings, S.H. Nasr, Anne-Marie Schimmel, ainsi quelques grands noms de l’orientalisme, tels que Louis Massignon ou Henry Corbin, pionniers de la rencontre entre l’Islam et l’Occident. Eva nous a laissé des ouvrages et des articles qui constituent aujourd’hui notre héritage partagé. Elle est très connue, notamment dans les pays francophones.

Le parcours d’Eva, cheminement intérieur vers le cœur, ne manque pas de rappeler l’épopée du héros, parcourant des contrées éloignées pour relever des défis surgis tout aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur. De ses périples, elle nous a rapporté d’Orient des trésors de sagesse qu’elle a offerts à un monde auquel respect et compréhension font cruellement défaut. Sa vie, faite de remise confiante à un ordre supérieur, témoigne d’une réelle détermination à dépasser la peur de l’autre pour parvenir à la découverte d’un amour qui nous embrasse et nous lie tous, dans toute la richesse de nos différences. Eva nous a quittés à Paris, le 24 juillet 1999.

Bibliographie d’Eva de Vitray-Meyerovitch

Bibliographie essentielle :

  • Mystique et Poésie en Islam, éd. Desclée de Brouwer, 1972.
  • Rûmî et le Soufisme, éd. du Seuil, 1977, réédité en 2005, collection Points Sagesses. Ouvrage traduit en anglais, roumain, portugais, bosniaque et tchèque.
  • Anthologie du Soufisme, éd. Sindbad, 1978, plusieurs rééditions, Albin Michel. Ouvrage traduit en italien.
  • Jésus dans la Tradition Soufie, co-écrit avec Faouzi Skali, éd. de l’Ouvert, 1985, réédité et complété en 2004, Albin Michel. Ouvrage traduit en italien, en espagnol et en catalan.
  • Konya ou la Danse Cosmique, éd. Renard, 1990. Ouvrage traduit en turc.
  • Islam, l’autre Visage, éd. Albin Michel, 1995. Ouvrage traduit en espagnol, en anglais et en turc.
  • La Prière en Islam, éd. Albin Michel, 1998, Albin Michel. Ouvrage traduit en italien et en turc. (son dernier ouvrage).

Traductions du persan

  • Le Livre de l’Eternité, de Muhammad Iqbal, avec de la collaboration de Mohammed Mokri,éd. Albin Michel, 1962.
  • Le Livre du Dedans, de Jalâl ud Dîn Rûmî, éd. Sindbad, 1975, plusieurs rééditions, Albin Michel, coll. Spiritualités vivantes. Ouvrage traduit en italien et en espagnol.
  • Maître et Disciple, de Sultan Valad, éd. Sindbad, 1982.
  • Mathnawî : La Quête de l’Absolu,  de Jalâl ud Dîn Rûmî, avec de la collaboration de Jamshid Murtazavi, éd. du Rocher, 1990.
  • Les Quatrains de Rûmi, de Jalâl ud Dîn Rûmî, avec de la collaboration de Jamshid Murtazavi, Albin Michel, 2000.
  • La Roseraie du Mystère, de Mahmud Shabestari, avec de la collaboration de Jamshid Murtazavi, éd. Sindbad, 1991.

Traductions de l’anglais

  • Reconstruire la Pensée Religieuse de l’Islam, de Muhammad Iqbal, éd. Adrien-Maisonneuve, 1955, réédité en 1996, éd. du Rocher / UNESCO.
  • La Métaphysique en Perse, de Muhammad Iqbal, éd. Sindbad, 1980. 

Éléments biographiques d’Eva de Vitray-Meyerovitch

5 novembre 1909 : naissance d’Eva Lamacque de Vitray à Boulogne-Billancourt
Années 1920 : éducation scolaire chez les religieuses à Boulogne puis à Paris.
1932 : mariage avec Lazare Meyerovitch, d’origine juive lettone.
Années 1930 : doctorat de philosophie et thèse sur La symbolique chez Platon. Naissance d’un premier garçon.
1940 – 1944 : réfugiée en Corrèze ; son mari s’engage dans les Forces Françaises Libres.
1945 : entrée au C.N.R.S. (département des Sciences Humaines) et installation au 75, rue Claude Bernard.
1945 – 1950 : rencontre avec Louis Massignon ; découverte et début de la traduction de l’œuvre de Muhammad Iqbâl (Reconstruire la pensée religieuse, Message de l’Orient, Les mystères du non-moi, La Métaphysique en Perse…) qui lui fait découvrir Rûmî. Entrée en islam après trois ans d’exégèse chrétienne à la Sorbonne.
1955 : Apprentissage du persan et premières traductions de Rûmî. Naissance d’un second garçon.
1961 : décès de son mari.
1968 : thèse de Lettres (Université de Paris) : Thèmes mystiques dans l’œuvre de Djalâl od-Dîn Rûmî.
1969 – 1973 : détachement au Caire où elle enseigne à l’université al-Azhar.
1971 : pèlerinage à La Mecque
1970 -1980 : nombreux voyages dans le monde musulman. Activité d’enseignante, de traductrice et de conférencière.
Missions à l’U.N.E.S.C.O. où elle rencontre Amadou Hampâté Bâ. Collaboration avec Najm od-Dîn Bammate pour des émissions de radio et de télévision. Début de la traduction des 51.000 vers du Mathnawî, ouvrage majeur de Rûmî et chef-d’œuvre du Patrimoine immatériel de l’humanité, traduction des Odes Mystiques , du Livre du dedans. Publication de Rûmî et le soufisme qui sera traduit en plusieurs langues.
1990 : parution de la traduction française des 51.000 vers du Mathnawî . Traduction des Lettres de Rûmî, des Rubai’yât.
1995 : publication des entretiens avec Rachel et Jean-Pierre Cartier, « Islam, l’autre visage ».
1998 : parution de son dernier ouvrage, La prière en islam.
Elle est aussi l’auteure de nombreux ouvrages qui seront traduits en plusieurs langues comme Konya ou la danse cosmique, Mystique et poésie en Islam, Rûmî et le soufisme, Anthologie du Soufisme, La Mecque et Médine, Les Chemins de la Lumière : 75 contes soufis, Contes soufis, Le chant du soleil, Islam et Christianisme (avec Jean-Yves Leloup), Jésus dans la Tradition Soufie (avec Faouzi Skali), etc. Elle a participé en tant que spécialiste de l’islam aux ouvrages collectifs : Dictionnaire des symboles et La Traversée des signes.
24 juillet 1999 : décès dans son appartement de la rue Claude Bernard après plusieurs années de souffrance. Elle est inhumée dans la plus stricte intimité au cimetière de Thiais, en région parisienne.
17 décembre 2008 : cérémonie de re-inhumation au cimetière des Trois Saints à Konya, face au mausolée de Rûmî.