Poème du  cheikh Ahmad al-‘Alâwî

Dam’i mihtâl min ‘aynî maddâhâ,

Source :  E. Geoffroy, Un éblouissement sans fin – La poésie dans le soufisme, Paris, Seuil, 2014., p. 87.

 Tahâ est l’un des surnoms du Prophète Mohammed .

L’éloge, ou « panégyrique » (madh), a toujours été un des thèmes principaux de la poésie arabe depuis l’époque pré-islamique. Avec l’établissement des cours califales et princières de l’Empire islamique, le dithyrambe des poètes s’orienta, contre monnaie trébuchante et de façon très hypocrite, vers les gouvernants de ce monde. Le thème de l’éloge du Prophète, quant à lui, ne pouvait faire l’objet de commerce ; il se développa donc « bien loin des cours1 », ce qui peut aussi s’expliquer par les déficiences spirituelles des poètes « officiels ». L’éloge du Prophète n’a ainsi « trouvé de représentants réellement dévoués que parmi les soufis, l’amour étant leur seule motivation et leur unique source d’inspiration2 ». Pour certains, cette vénération fait des soufis les véritables sunnites, c’est-à-dire ceux qui suivent extérieurement et intérieurement le modèle du Prophète.

De fait, on peut porter au crédit des soufis leur amour intense et exalté pour le Prophète, eux qui sont à l’origine de la célébration de son « anniversaire » (mawlid), au XIIe siècle. Ce sont les innombrables poèmes et chants qu’ils ont composés pour louer l’« élu » (al-mustafâ) qui ont déterminé le genre littéraire de l’« éloge du Prophète » (madh nabawî). Ils témoignent de cet amour, et d’une forte nostalgie marquée par l’espoir de le rencontrer, d’être proche de lui, ici-bas ou dans la vie future. Ils laissent, nous l’avons vu, une grande latitude d’interprétation quant à l’identité du « Bien-Aimé » (al-habîb), qui peut être tantôt Dieu, tantôt le Prophète. Celui-ci est d’ailleurs décrit comme pouvant « ravir » (jadhba) en lui la personne du mystique, ce qui est en principe le privilège exclusif de la personne divine :

 Si j’évoque Taha, je crains de perdre la raison,

Ravi en lui, totalement extatique

La nostalgie de la présence du Prophète culmine sans doute dans ce poème du cheikh al-‘Alâwî :

Les larmes ruissellent
De mes yeux épuisés par les pleurs.
Ô zéphyr du soir
Porte à Tahâ mon salut ! [refrain]

Transmets-lui mon salut,
Ô brise de la proximité,
Et parle-lui du tourment
Que me cause son amour.
Épris de lui, je ne puis supporter
D’être privé de sa sublime présence.
Les larmes ruissellent
De mes yeux épuisés par les pleurs.

La lumière du bien-aimé, ô amants,
Attire à elle irrésistiblement,
L’être sensible la voit-il
Qu’il s’en trouve emporté et ravi.
Chose étonnante en vérité,
La comprend qui s’approche.
Au moment de l’union
Il goûtera cette réalité.
Les larmes ruissellent
De mes yeux épuisés par les pleurs […].

Source :  E. Geoffroy, Un éblouissement sans fin – La poésie dans le soufisme, Paris, Seuil, 2014., p. 87.

Vous retrouverez ci-dessous le poème chanté selon plusieurs mélodies, suivi du texte du poème en arabe et de ses traductions en francais par Eric Geoffroy et M Chabry.

Traduction du poème en francais :

Mes larmes coulent en abondance
Traducteur inconnu
***
Mes larmes coulent en abondance,
Elles épuisent mes yeux.
Souffle léger du soir ! Emporte
Avec toi mon salut à Tâha* [refrain]
***
Transmets-lui mon salut, ô brise de l’approche !
Parle-lui du trouble éperdu qu’a causé son amour…
De lui tant épris ! Ce n’est pas en mon pouvoir
D’endurer l’impossible séparation…
Présence de Sa Splendeur !
Souffle léger du soir ! Emporte
Avec toi mon salut à Tâha…
***
La lumière du Bien-Aimé, ô amoureux
T’attire en son sein sans recours !
L’homme à l’intelligence fine, La voit-il
Qu’il s’en trouve emporté et ravi,
Indescriptible merveille !
Qui s’en approche La connaîtra,
Qui parvient à cette union
En saisira le sens !
Ô souffle léger du soir ! Emporte
Avec toi mon salut à Tâha…
***
Suis donc cette Voie, ô toi
Qui désires t’en rapprocher !
Suis le Guide qui te fera parvenir
A la Présence du prophète.
Prends garde à ne pas dévier
Du chemin de l’Amour.
Tu goûteras un breuvage suave,
Ce vin qui te sera servi !
Ô souffle léger du soir ! Emporte
Avec toi mon salut à Tâha…
***
Celui qui sert le vin dans la Sainte Présence
Et n’est autre que Tâha, l’Imam,
Te fera oublier jusqu’au vin qu’il te verse !
Ne me blâmez point si je dis
Qu’il est la Coupe elle-même !Lumière de la Beauté recouvrant toutes choses…
Ô souffle léger du soir ! Emporte
Avec toi mon salut à Tâha…
***
Beauté de l’Etre, Muhammad al-Hadi,
Lumière des Attributs Divin,
Mon Trésor, mon appui,
Mon viatique à l’heure de la mort
Au jour où l’on rendra les comptes,
Lui seul l’intercesseur !
Ô souffle léger du soir ! Emporte
Avec toi mon salut à Tâha…
***
Nul doute qu’il intercède
En faveur de quiconque est à moi sur la Voie !
C’est là ma conviction.
Entière ma confiance
En l’Etre, qui est ma forteresse
En cette fin ultime,
J’espère en la Miséricorde.
Ô souffle léger du soir ! Emporte
Avec toi mon salut à Tâha…
***
Je n’ai que Lui ! Au moment de l’épreuve
En Lui seul mon espoir…
Quelle position glorieuse que la Sienne !
Mohammed est toute ma richesse préservée !
Mon cœur est amoureux de lui
Position de toute une vie !
Sa grâce ne cesse
De couvrir tous les hommes.
Ô souffle léger du soir ! Emporte
Avec toi mon salut à Tâha…
***
* Tâha est l’un des surnoms du Prophète Mohammed (PPSL).
Texte du poème en arabe : 
دمعي مهطال » للشيخ احمد مصطفى العلاوي »
***

دمعي مهطال ** من عيني مضّاها
يا بَرْدَ الآصَال** سَلِّم على طَها

***

سلّم عليه ** يا نسيمَ القُربِ
واذكر إليه ** لوعتي وحُبّي
مُوَلّع به ** وليسَ في كَسْبِي
صبرٌ مُحال ** عن حضرَةِ البها
يا بَرْدَ الآصَال** سَلِّم على طَها

***
نورُ الحبيب ** يا عاشقين يَسلُب
منهُ لبيب **إذا يراه يُجذَب
أمرٌ عجيب ** يدريهِ من يقرُب
عند الوصال ** ذي المعنى يراها
يا بَرْدَ الآصَال** سَلِّم على طَها

***
خُذ السبيل ** يا مُريدَ القُربِ
واتبع دليل ** لحَضرةِ العربي
إيّاكَ تميل **عن مذهبِ الحُبّ
نشرب زُلال **من خمرهِ تُسقاها
يا بَرْدَ الآصَال** سَلِّم على طَها

***
ساقي المُدام ** في حضرَةِ القُدسِ
طه الإمام ** عن المدام يُنسي
فلا ملام ** إن قلتُ فيه كأسي
نورُ الجمال ** للأشيا غطّاها
يا بَرْدَ الآصَال** سَلِّم على طَها

***
جمالُ الذات **محمد الهادي
نورُ الصفات ** كنزي واعتمادي
حال الممات **جعَلتهُ زادي
عندَ السؤال ** يقول أنا لها
يا بَرْدَ الآصَال** سَلِّم على طَها

***

يشفَع تخفيق ** فيمَن كان منّي
على الطريق ** هَكَذا في ظَنِّي
إني وثيق ** بالمصطفى حِصْنِي
عندَ المآل ** الرحمه نرجاها
يا بَرْدَ الآصَال** سَلِّم على طَها

***
ما لي سواه ** نرجوهُ في عُسري
عظيمُ الجاه ** محمدٌ ذخري
قلبي يهواه ** في مدّة العمرِ
فضلُه ما زال ** للأمه يغشاها
يا بَرْدَ الآصَال** سَلِّم على طَها

***

Pour une étude du Dîwân du cheikh Ahmad al-‘Alâwî, voir E. Geoffroy, Un éblouissement sans fin – La poésie dans le soufisme, Paris, Seuil, 2014. Édité avec QR code pour écouter les chants soufis: https://soundcloud.com/editions-du-seuil/sets/egeoffroy.
Pour une traduction du Dîwân voir M. Chabry dans : Cheikh al-‘Alawî – Dîwân, La Caravane, 2017.

Vous pouvez retrouver le Dîwân du cheikh Ahmad al-‘Alâwî en arabe sur ce lien ici, Dam’i mihtâl min ‘ayni madhahâ, est page 80.