La sainteté, ultime antidote aux nihilismes ambiants ?

Eric GEOFFROY

La sainteté ? Le mot est sorti de notre lexique, de notre horizon. Dans ce qu’il est convenu d’appeler la ‘‘post-modernité’’, où la fin des certitudes instaure une précarité à l’échelle planétaire, où le dévoiement de la religion fait un clin d’œil au transhumanisme, quelle présence pour la sainteté ? Chez ceux pour qui le terme a encore quelque résonance, surgira d’évidence la question : « Votre ‘‘sainteté’’ n’est-elle pas un luxe pour l’humanité actuelle, un privilège réservé à quelques nantis de l’Esprit – ou qui se prennent pour tels ? »
Il semble bien, pourtant, que plus l’hydre polymorphe du nihilisme gagne en vigueur, plus le remède doit être souverain. « La philosophie est sans réponse, disait Cioran. Face à elle, la sainteté est une scien¬ce exacte. Car elle apporte des réponses posi¬tives et précises aux interrogations auxquelles les philosophes n’ont pas eu le courage de s’élever ». Aïe ! Dans notre pays qui place la philosophie au pinacle de la conscience humaine, le propos dérange. Bien sûr, il y a loin de la philosophie initiatique des Grecs anciens à notre parodie moderne de la ‘‘raison’’, prisonnière pérenne du mental. Bien sûr, il y a l’heureuse « philosophie méditative » de notre ami Fabrice Midal. Bien sûr, l’intellect est un don divin, comme en témoignent maints versets coraniques, mais d’autres versets décrivent le dévoiement auquel les prométhéens que nous sommes soumettent cette faculté.
Alors faudrait-il être plus modeste, et se contenter du terme ‘‘spiritualité’’, qui est assez flou pour faire l’objet d’un consensus, jusque chez les athées ? En réalité, la sainteté est beaucoup plus tangible en nous, car elle est consubstantielle à notre humanité. Pour l’islam, tout être humain est par nature potentiellement un saint, puisqu’il naît consacré, est investi par le Divin, et participe à Son intimité : tels sont les sens du terme arabe walâya, équivalent du français « sainteté ». Le soufisme dégageait, à côté de cette « sainteté générale », une « sainteté particulière », réservée à des élus. Mais les paradigmes changent très vite de nos jours : la sainteté la plus abrupte entre désormais dans l’horizontalité, comme pour nous dire : saisissez cette arche de Noé, car si la sainteté est niée en l’homme, c’est le but même de la création de l’humanité qui est biaisé.
Mais où sont les saints ? Ne trouve-t-on pas dans un hadîth qudsî : « Mes saints sont abrités sous Mes coupoles ; nul autre que Moi ne les connaît » ? Et un cheikh du XIIIe siècle ne disait-il pas qu’il est plus difficile de connaître le saint que de connaître Dieu ? Le saint, de fait, est dans la transparence ontologique. Et si nous vivons le « dernier tiers de la nuit » au cours duquel, selon la tradition soufie, Dieu se fait plus immanent que jamais, c’est que notre époque est devenue la parure invisible de la sainteté.