La poésie cosmique

 Par Eva de Vitray-Meyerovitch

Transcription de l’émission de France culture « Les chemins de la connaissance » du 20 mars 1974

L’article suivant est la retranscription d’un des épisodes de la série Vivre l’Islam, dans le cadre de l’émission Les chemins de la connaissance sur France Culture, où Eva de Vitray-Meyerovitch évoque les relations entre Créateur, création et créatures. Sa première diffusion eut lieu le 20 mars 1974.

Ce travail écrit a été mené par l’association Conscience Soufiesuite au podcast qu’elle a publié en décembre 2020lors de l’hommage rendu à Eva de VitrayMeyerovitch – en partenariat avec Les Amis d’Eva de VitrayMeyerovitchÀ travers cet événement, Conscience Soufie vise à transmettre la sagesse universelle du soufisme en faisantconnaitre ses grandes figures et ses œuvres majeures.

Introduction

La sourate « Al-Fatiha » [1] récitée en arabe suivie d’une traduction française :

Au nom de Dieu, Compatissant et Miséricordieux,
Louange à Dieu, Seigneur de l’Univers,
Le Compatissant et Le Miséricordieux [2],
Souverain du Jour du Jugement,
Toi Seul nous adorons,
De Toi Seul nous implorons L’Assistance,
Guide nous dans le droit chemin,
Le chemin de ceux que Tu as comblés de bienfaits,
Non celui de ceux qui encourent Ta Colère,
Ni celui des égarés..

Claude Mettra : L’intuition religieuse de l’islam, Eva Meyerovitch, se traduit par une liturgie, qui est une liturgie cosmique dans la mesure où elle essaie de rendre compte de la totalité de ce monde, qui est le chant charnel de l’existence humaine. Quel est le chemin authentique suivi par cette liturgie cosmique?

Eva de Vitray-Meyerovitch : Oui, il y a cette idée que l’office de l’homme seul en face de Dieu reflète une liturgie, qui est celle de l’univers, une louange adressée par les choses mêmes. Nous retrouvons cette notion de témoignage qui est tellement importante puisque la profession de foi, la Shahâda, est un témoignage. Celui-ci fait du croyant un témoin qui atteste la Réalité ultime, et le Coran insiste sur le fait que tout le créé est lui-même un témoin. Les citations abondent, les mystiques disant « Au cœur de chaque atome, il y a un témoin qui loue Dieu », « Le livre du monde atteste Dieu », « Le Coran n’est qu’un autre aspect de ce livre qui atteste Dieu ». Cette idée de témoignage, et du créé qui chante la louange de Dieu est partout présente.

Claude Mettra : C’est une célébration constante de la vérité divine par tout ce qui existe, par la matière la plus inorganisée. La liturgie, qui est le fait de l’homme, complète cette célébration cosmique. e.

Eva de Vitray-Meyerovitch : Exactement. De très nombreux versets du Coran montrent combien à l’office des hommes semble correspondre cette liturgie cosmique à la gloire de Dieu. C’est ainsi que le Coran nous rappelle que les cieux et la terre chantent les louanges du Seigneur.

 Les Sept Cieux et la Terre, et ce qui s’y trouve le glorifie, et il n’est aucune chose qui ne Le glorifie, mais vous ne comprenez pas leur glorification. [3]

 N’as-tu pas vu que c’est devant Dieu que se prosternent tous ceux qui sont dans les cieux et tous ceux qui sont sur la terre, et le soleil et la lune et les étoiles et les montagnes et les arbres et les animaux ? [4]

 Et le tonnerre chante Sa louange, et aussi les anges par crainte de Lui. [5]

 Et devant Dieu se prosternent bon gré mal gré, tous ceux qui sont dans les cieux et sur la terre, et aussi leurs ombres les matins et les après-midis. [6]

N’as-tu pas vu qu’à Dieu, tous ceux qui sont dans les cieux et sur la terre adressent leurs louanges ? Et les oiseaux aussi, en étendant leurs ailes. Chacun connaît sa prière et sa louange et Dieu sait ce qu’ils font. [7]

Claude Mettra : Eva Meyerovitch, dans cet univers où tout célèbre la grâce de Dieu, toutes les voix semblent se répondre.

Eva de Vitray-Meyerovitch : Oui, cela concerne tous les êtres. C’est un cosmos sacralisé et tous les êtres sont reliés entre eux par mille liens fraternels. De même que dans les Fioretti de Saint François d’Assise, les histoires des mystiques musulmans nous rappellent constamment qu’un maître, par exemple, fait taire les grenouilles d’un étang qui coassaient pendant l’un de ses discours, que les chiens font cercle autour d’un autre pendant la prière, qu’un bœuf qu’on menait à l’abattoir demande au maître spirituel qui passe d’intervenir pour qu’on ne le sacrifie pas. L’homme arrivé à un certain degré de connaissance, à un certain degré de spiritualité devient l’écho de la nature, cet écho sonore placé au centre du monde. Il comprend alors la voix des choses muettes car toute chose est vivante et, selon sa nature, adore Dieu et Lui obéit.

 Par exemple, le sol est fidèle et il rend honnêtement le dépôt qui lui a été confié. Dieu, par Sa grâce, a rendu le Nil intelligent et lui a appris à s’ouvrir. Les arbres et les pierres ont toujours salué silencieusement les saints qui passaient. Le cosmos devient une sorte de livre à déchiffrer. Et le Coran est lui-même un autre aspect de cette même révélation. Il est fait de signes et d’appels à la réflexion sur ces signes, de même que l’univers est un livre. Dans une telle perspective, tout devient langage et signes, signes de Dieu qui a voulu Se manifester.

 Les mystiques de l’islam se sont beaucoup interrogés sur la raison de la création. Ils ont médité sur une parole prophétique disant que Dieu était un trésor caché et qu’Il a voulu se manifester, que le monde est comme un miroir de Sa beauté et un miroir de Sa gloire. Mais ce trésor est à la fois aux horizons, comme dit le Coran, et dans le cœur  des hommes. En vertu de cette conception constante que l’homme est un microcosme, qu’il est un miroir du cosmos, on peut lire à plusieurs niveaux ces histoires symboliques chères aux soufis de l’islam.

 Ainsi cette histoire de trésor caché que je vais vous raconter.

 Ali de Bagdad ayant dilapidé son héritage, se trouve abandonné de tous et prie Dieu de lui venir en aide. Il fait un songe et voit une certaine rue du Caire sous les pavés duquel est enfoui un trésor. Il décide donc de quitter sa famille et sa ville, et part pour l’Égypte. Là, comme il n’ose pas creuser la terre pendant le jour (et il y a là une note symbolique que nous retrouvons très souvent, à savoir que la lumière se trouve dans les ténèbres), il va durant la nuit creuser cet endroit qu’il reconnaît très bien, près d’un certain pont du Vieux Caire. À ce moment-là, il se fait arrêter par une patrouille de police qui l’emmène et le lieutenant de police lui dit : « Mais enfin, tu as l’air d’un brave homme. Qu’est-ce que tu fais là, au milieu de la nuit, à creuser la terre ? »  Et l’homme lui raconte qu’il a fait un rêve et qu’il a retrouvé, au terme de son voyage, l’endroit même qu’il avait vu dans son rêve. Le policier lui frappe sur l’épaule et lui dit :  « Tu es un brave homme mais tu es complètement stupide. Moi aussi, j’ai rêvé que chez un certain Ali de Bagdad, dans telle rue, dans telle maison, il y aurait un trésor caché dans l’âtre et, moi qui suis un homme sensé et intelligent, je n’ai pas fait le voyage ! » Ali remercie, rentre chez lui, creuse la terre dans sa propre maison, et découvre le trésor caché.

 On retrouve ce thème du trésor caché dans notre propre Moyen Âge, repris des mystiques musulmans. Il peut, semble-t-il, se lire aussi sous l’éclairage d’un périple nécessaire qui va de l’extérieur à l’intérieur, de la révélation des signes dans le monde à la découverte de ceux cachés à l’intérieur même de l’homme. Dieu est décrit dans le Coran à la fois comme l’Extérieur et l’Intérieur. Les mystiques ont médité ces versets et nous livrent l’enseignement qui s’y cache : c’est à travers le monde, qui chante les louanges de Dieu, que nous pouvons nous-mêmes découvrir une vérité intérieure.

Claude Mettra : Un thème revient souvent dans la mystique musulmane, et tout aussi fréquemment dans notre propre mystique chrétienne, celui du miroir. Thème ambiguë, ambivalent… Quelle est sa signification précise dans la poésie cosmique de l’islam ?

Eva de Vitray-Meyerovitch : Elle est primordiale car, pour les mystiques musulmans, assez platoniciens d’ailleurs, la beauté de Dieu qui emplit toute la création constitue la manifestation la plus éclatante du Créateur. La création est donc comme un miroir dans lequel Dieu se mire. Dieu Se manifeste pour être connu, pour que toutes les créatures puissent L’adorer. Donc toute chose qui est belle est belle par reflet, par participation. Nous retrouvons ce thème du miroir absolument à tous les degrés. Un mystique écrit par exemple en s’adressant à Dieu « Ô Calligraphe sans pareil, Tu as écris le Nûn du sourcil (c’est-à-dire la lettre « n » en arabe qui a la forme d’un sourcil), la forme de l’œil et celle de l’oreille afin de ravir les esprits. À chaque instant, Tu façonnes des formes imaginaires, merveilleusement peintes et convenant à chaque pensée sur la page de la non-existence. Sur la tablette de l’imagination, Tu inscris des lettres merveilleuses. Car ceux qui sont beaux sont le miroir de la beauté divine, l’amour qu’ils inspirent sont le reflet du désir dont Dieu est l’objet ».

Cette quête de la beauté comme révélatrice de Dieu, nous la trouvons dans une histoire très célèbre du Mesnevi persan qui raconte l’histoire de trois princes partis à la recherche d’une citadelle merveilleuse. Leur père, le roi, leur avait interdit de s’y rendre (ici, bien sûr, l’interdiction est ce qui les fait partir). Ils arrivent donc à cette citadelle lointaine, et ils découvrent dans l’une des salles du palais le portrait d’une princesse tellement belle qu’elle les transporte d’admiration et d’amour. Ils n’ont alors de cesse de savoir qui est cette belle princesse. On finit par leur dire que c’est la fille de l’empereur de Chine, qui est tenue recluse par son père l’empereur dont il faut gagner la faveur. Aussitôt, ils s’embarquent sans maître dans cette aventure (ce qui est toujours très dangereux car tout voyage spirituel doit être fait sous la direction d’un maître). Ils arrivent là-bas, et l’empereur les soumet à différentes épreuves. Finalement, il arrive malheur aux deux aînés et le cadet, qui ne fait absolument rien, remporte la victoire. On ne nous dit pas très bien comment.

Nous retrouvons ce thème du petit prince paresseux absolument dans tout le folklore. Ce n’est pas vraiment de la « paresse ». Nous pourrions parler à meilleur escient de « passivité ». C’est la passivité de l’âme qui devient miroir et qui reçoit. L’âme, partant de l’amour des choses matérielles, formelles, va être menée à l’amour de ce qui est sans forme. Ce thème du « cœur-miroir de la création », nous allons le retrouver très souvent dans une perspective où la passivité du cœur, la virginité du cœur, est nécessaire pour être marqué de cette empreinte du monde. Ainsi, pour être sensible à la beauté du monde, et pour pouvoir en être le témoin, il faut dans une certaine mesure en être le miroir. Al-Hallaj[8] a parlé des cœurs qui sont comme une vierge. Les mystiques musulmans ont beaucoup parlé du point vierge de l’âme, qui reçoit les impressions. C’est donc toujours un monde qui est fait de miroirs, de reflets, où tout n’est qu’image de quelque chose. De même que le miroir dévoile, il voile aussi. C’est Saint Paul qui parle de cette vision en énigme car dans le miroir ne jouent jamais que des reflets de la réalité, non pas la réalité elle-même. 

Claude Mettra : Mais vous avez parlé d’un point vierge, c’est-à-dire d’une sorte de lieu neutre, blanc, où s’abolirait en fait toute espèce de distance entre la Divinité et la créature. Qu’est-ce que cette virginité du point ? 

Eva de Vitray-Meyerovitch : C’est, je pense, le fondement profond de l’âme, qui correspond peut-être à ce mot un peu intraduisible que Maître Eckhart[9] appelait le Grund. C’est ce qui n’est plus marqué par la volubilité du mental, par les images du mental, et qui devient alors comme un miroir poli, sans taches qui peut alors refléter le créé. Il y a de très beaux textes dans ce sens, notamment des vers persans du Moyen Âge qui nous montrent que le miroir universel du cosmos se reflète dans le cœur  devenu capable d’être lui-même un miroir.

Pendant longtemps, j’ai cherché l’image de mon âme, mais nul ne réfléchissait mon image.
Le miroir de l’âme n’est rien d’autre que la face de l’Ami, la face de l’Ami qui est de la patrie spirituelle. » […]
J’ai dit : « Ô mon cœur , recherche le Miroir universel, vas vers la Mer, tu n’atteindras pas ton but par la seule rivière. »
Dans cette quête ton esclave est arrivé enfin au lieu de ta demeure, comme les douleurs de l’enfantement conduisirent Marie vers le palmier.
Quand Ton œil est devenu un œil pour mon cœur, mon cœur aveugle s’est noyé dans la vision.
J’ai vu que tu étais le Miroir universel pour toute l’éternité ; j’ai vu dans tes yeux ma propre image.
J’ai dit : « Enfin, je me suis trouvé moi-même » ; dans Ses yeux, j’ai trouvé la Voie de Lumière. » [10]

Claude Mettra :  Cette célébration, Eva Meyerovitch, dont témoigne la poésie mystique, est finalement une manière de se mettre au diapason de l’ordre cosmique. Une manière de retrouver Dieu dans toute Sa splendeur.  

Eva de Vitray-Meyerovitch : Cette conscience que Dieu est le seul agent et que l’homme n’est que son instrument, nous la trouvons exprimée, en des termes musicaux d’ailleurs, dans un poème où l’homme s’adresse à Dieu et Lui dit : 

Nous sommes la harpe et c’est Toi qui joues sur nos cordes,
ce n’est pas nous qui nous nous lamentons, c’est Toi qui gémis.
Nous sommes comme la flûte, notre musique vient de Toi.
Les pièces d’un échiquier que Tu ranges en bataille,
et fais se mouvoir pour la défaite ou la victoire.
Notre victoire et notre défaite, elles sont dues à Toi,
Être Suprême.
Qui sommes-nous, Ô Âme de nos âmes?
Que nous existions auprès de Toi, nos existences ne sont que non-existence.
Tu es l’Être Absolu qui fait apparaître ces choses périssables,
nous sommes des lions blasonnés sur des étendards qui flamboient.
Ton Souffle invisible nous déploie sur le monde. [11]

Claude Mettra :  Mais cette révélation absolue, que nous trouvons dans des poèmes tels que celui que vous venez de nous présenter, ne se fait pas comme cela, spontanément. Elle n’est pas donnée par le simple jeu de la foi. Il y a une découverte progressive, une ascension… Celui qui prie Dieu et qui accède à la révélation est condamné à monter vers Dieu, il y a une sorte d’échelle dans l’illumination, dans la conquête de la connaissance divine. 

Eva de Vitray-Meyerovitch : C’est très juste, d’autant plus que nous retrouvons ce mot d’échelle dans à peu près toutes les autres mystiques. Dans la mystique chrétienne, je pense notamment à Saint Bonaventure, mais beaucoup d’autres mystiques chrétiens l’ont évoquée. C’est un thème très fréquent dans la poésie mystique musulmane qui pense que tout est degrés psychologiques et degrés spirituels à franchir. Et que ces degrés psychologiques correspondent dans le macrocosme aux degrés de l’être. Un degré de connaissance correspond donc à un niveau de l’être. Nous retrouvons l’idée de l’archétype, qui se situe au sommet de cette échelle, dans le poème qui va suivre, lui aussi traduit du persan. Cela pourrait être compris sous une forme matérielle d’évolution de la pierre à l’ange en passant par la plante et l’animal, mais cela symbolise aussi une montée intérieure, conformément à cette loi de correspondance et d’analogie. Les mystiques musulmans ont très souvent parlé de l’échelle extérieure et de l’échelle intérieure. Finalement, il s’agit toujours de reflet, et nous revenons ainsi au miroir.

Chaque forme que tu vois a son archétype au-delà de l’espace.
Si la forme disparaît, qu’importe ? Son origine est éternelle.
Chaque image que tu vois, chaque parole subtile que tu entends,
Ne t’afflige pas de leur disparition : il n’en est pas ainsi.
Puisque la source est éternelle, les eaux qui en proviennent ruissellent éternellement,
puisqu’elles sont impérissables, pourquoi te lamenter?
Sache que l’âme est la source, et toutes les choses créées des ruisseaux.
Tant que demeure la source, s’écoulent les ruisseaux.
Chasse le chagrin de ton esprit, bois l’eau de ce ruisseau.
Ne crains pas que l’eau tarisse, car elle est sans fin.
Dès l’instant où tu vins dans le domaine de l’existence,
Une échelle a été placée devant toi pour te permettre de t’enfuir.
D’abord, tu fus minéral, ensuite végétal,
Puis tu devins animal : comment cela serait-ce caché à tes yeux?
Après cela, tu devins homme, doué de connaissance, de raison et de foi.
Vois comme est devenu un tout ce corps, qui est une partie de ce monde de poussière.
Quand tu auras voyagé à partir de ta condition d’homme, sans nul doute tu deviendras un ange.
Quand tu auras fini avec la terre, ta demeure sera le ciel.
Dépasse le niveau de l’ange, pénètre dans cet océan,
afin que ta goutte d’eau devienne une mer plus vaste que cent océans. [12] 

Claude Mettra :  Mais cette échelle à laquelle vous faites allusion, Eva Meyerovitch, n’est pas verticale. Elle suppose au contraire une sorte de métamorphose de celui qui grimpe. Au fond, l’échelle et le sujet, c’est la même chose. 

Eva de Vitray-Meyerovitch : Bien sûr puisqu’il s’agit de se transformer soi-même et de manière profonde. Un mystique musulman, qui réfléchissait sur ce terme de Mi‘râj, qui désigne l’ascension du Prophète dans les cieux, où il reçut un certain nombre de révélations – Mi‘râj en arabe veut dire l’échelle -, soulignait qu’il ne fallait pas se prendre au piège d’une pensée « spatialisante ». Le Mi‘râj ce n’est pas l’ascension du Prophète – ce n’est pas du tout comme un homme qui monte vers la Lune ou comme une vapeur qui monte vers le ciel -, c’est comme une canne à sucre qui devient du sucre, ou comme un embryon qui devient un homme. Donc le Mi‘râj pour eux, ou l’ascension, ou l’échelle, c’est en réalité un bouleversement dans la conscience, où se consomme l’union avec l’esprit.   

Une ode tirée du Dîwân de Shams de Tabriz décrit avec un langage emprunté à ce symbolisme cosmique, cette union qui se consomme avec l’esprit.

Au matin, une lune apparut dans le ciel,
Elle descendit du ciel et jeta sur moi un regard,
Comme un faucon qui saisit un oiseau lors de la chasse,
Cette lune me ravit et m’emporta en haut des cieux.
Quand je me regardai moi-même,
je ne me vis plus car, dans cette lune,
mon corps, par grâce,
était devenu pareil à l’âme.
Quand je voyageais dans mon âme,
je ne vis rien d’autre que la lune,
jusqu’à ce que fut entièrement révélé le secret de la théophanie éternelle.
Les neuf sphères du ciel étaient toutes immergées dans cette lune,
l’esquisse de mon être était cachée au sein de cette mer.
La mer se brisa en vagues,
et, de nouveau, apparut l’intelligence.
Elle lança un appel.
Ainsi, advint-il.
La mer devint écume,
Et à chacun de ses flocons, quelque chose prenait forme,
Quelque chose s’incarnait,
chaque flocon d’écume corporelle qui reçut un signe de cette mer,
fondit aussitôt et devint esprit au sein de cet océan. [13]

Claude Mettra :  Et il semble qu’ainsi, Eva Meyerovitch, au terme de l’ascension, celui qui a gravi sa propre échelle, et qui est par conséquent devenu autre, a brisé cette séparation entre l’intérieur et l’extérieur. Cela coïncide par conséquent avec la vérité dans l’abolition du temps.

Eva de Vitray-Meyerovitch : C’est ce sentiment qu’on trouve exprimé dans une ode due elle aussi au grand poète mystique iranien Jalâl al-Dîn Rûmî, qui au 13e siècle nous décrit une sorte d’apocalypse qu’on peut lire à deux niveaux : soit au niveau de l’âme elle-même, soit au niveau du cosmos tout entier. 

Le soleil décroît, devant l’éclat de l’âme de l’homme.
Interroge moins ceux qui ne sont pas les confidents du Secret,
Quand le confident du Secret lui-même ne peut te répondre.
Mars perdra sa bravoure, Jupiter brûlera le Livre du monde,
La Lune ne gardera pas son empire, sa joie sera ternie de chagrin.
Mercure sombrera dans la boue, Saturne s’embrasera.
Vénus, chanteuse du ciel, ne jouera plus ses mélodies joyeuses.
l’arc-en-ciel s’enfuira, et le vin, et la coupe ;
Plus de bonheur ni de plaisir, plus de blessure ni de remède. [14]

[1] Al-Fâtiha (L’Ouvrante ou La Liminaire), première sourate du Coran.

[2] Les noms divins du premier et troisième verset de la Fâtiha sont plus justement traduits ainsi « le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux ».

[3] Coran, sourate 17, verset 44.

[4] Coran, sourate 22, verset 18.

[5] Coran, sourate 13, verset 13

[6] Coran, sourate 13, verset 15.

[7] Coran, sourate 24, verset 41.

[8] Mansûr al-Hallaj (mort en 922 à Bagdad) est un musulman soufi qui fut crucifié pour avoir proclamé en public des propos extatiques tels que « Je suis le Réel ». Son œuvre fut traduite par Louis Massignon (mort en 1962), un des maitres à penser d’Eva de Vitray-Meyerovitch.

[9] Maître Eckart (mort en 1328) est un maître et théologien de la vie spirituelle d’origine germanique.

[10] Jalâl al-Dîn Rûmî, Mathnawî, livre II, 93.

[11] Jalâl al-Dîn Rûmî, Mathnawî, Livre I.

[12] Extrait d’un poème tiré du Dîvân de Shams Tabrîzî, de Jalâl al-Dîn Rûmî, traduction d’Eva de Vitray-Meyerovitch, in Odes mystiques, Éd. Klincksieck, 1973, réédité en 2003, Points Sagesses.

[13] Extrait d’un poème tiré du Dîvân de Shams Tabrîzî, de Jalâl al-Dîn Rûmî, traduction d’Eva de Vitray-Meyerovitch, in Anthologie du Soufisme, Éd. Sindbad, 1978, réédité en 1986 et en 1995, Albin Michel, coll. Spiritualités vivantes.

[14] Extrait d’un poème tiré du Dîvân de Shams Tabrîzî, de Jalâl al-Dîn Rûmî, traduction d’Eva de Vitray-Meyerovitch, in Odes mystiques, Éd. Sindbad, 1978, réédité en 1986 et en 1995, Albin Michel, coll. Spiritualités vivantes.