La Nuit du Destin Entre prière et pardon

Entretien avec Néfissa Geoffroy
 Revue Sources, Numéro 37

Néfissa Geoffroy a grandi dans une famille française convertie à l’islam. Professeure d’arabe, elle est un des membres fondateurs de Conscience Soufie.

Quelle est l’importance de la nuit en islam ?

Tout d’abord, il faut savoir qu’en islam, la journée commence par ce qui se couche et non par ce qui se lève. Ainsi, la nuit précède le jour. L’importance de la nuit est manifeste par le fait que trois des cinq prières canoniques du cycle des 24 heures s’effectuent pendant ce temps nocturne. La première a lieu au coucher du soleil, la deuxième au début de la nuit, et la troisième à la pointe de l’aube. Si la nuit a une préséance sur le jour, symboliquement cela signifie aussi que l’esprit prévaut sur la matière, l’intérieur sur l’extérieur et, pour aller plus loin encore, que le féminin prévaut sur le masculin.

A ce propos, on peut s’appuyer sur le fait que la nuit en arabe se dit layla, qui est justement un prénom féminin. En poésie arabe classique, Leyla est une grande figure associée à l’Amour. Son amant, Majnoun Leyla – qui signifie « le Fou de Leyla » ou « le Ravi en Leyla » -, est éperdument amoureux d’elle au point de « sombrer » dans la folie : ce fou d’amour voit sa raison « s’éteindre » en Leyla, comme en une nuit noire. Commence alors sa quête d’un féminin absolu, au-delà même de la Leyla charnelle. En poésie soufie, l’entité féminine Leyla est également sublimée en tant que représentation symbolique du divin : Leyla y représente la part voilée, cachée, métaphysique de Dieu. La quête amoureuse se transmue en quête spirituelle.

Parlez-nous de la nuit du Destin. Quelle est sa signification ?

Cette nuit sainte, Laylat al-Qadr est la nuit la plus importante du mois de Ramadan. Mais le professeur d’arabe que je suis ne peut s’empêcher de rappeler que le mot arabe Qadr, issu du verbe qadara qui veut dire « pouvoir », signifie en fait la « mesure », la « valeur ». Il faudrait donc traduire l’expression Laylat al-Qadr par la « Nuit de la Mesure » ou la « Nuit de la Valeur », voire, comme certains le proposent, la « Nuit de la Détermination », dans le sens de « Prédestination », d’où le lien avec le mot « destin ». De fait, le mot qadr est très proche phonétiquement du mot qadar qui, lui, signifie « destin » ! En français, cette traduction est très usitée, car il est vrai que « Nuit du Destin » est une expression plus parlante… Laylat al-Qadr est donc une nuit de grande valeur, une nuit d’exception, durant laquelle Dieu « détermine les possibilités » de Sa création. Selon la Tradition musulmane, elle correspond à la 27ème nuit du mois de Ramadan, au cours duquel les musulmans jeûnent de l’aube au coucher du soleil. C’est dans la sourate 97 que le Coran parle de cette nuit :

« Au nom de Dieu, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux.
Certes, Nous l’avons fait descendre (le Coran) pendant la Nuit de la Valeur.
Et qui te révèlera ce qu’est la Nuit de la Valeur ?
La Nuit de la Valeur est supérieure à mille mois.
En son heure, les Anges et l’Esprit descendent chargés de tous les décrets avec l’agrément de leur Seigneur.
Paix elle est, jusqu’aux lueurs de l’aube. »

Si cette nuit est sainte et bénie c’est parce qu’elle correspond à la révélation coranique faite au prophète Muhammad, en l’année 610. Cette nuit-là, l’Archange Gabriel reçut l’ordre de faire « descendre » tout le Coran. Cette révélation coranique globale trouve ensuite son corollaire dans une révélation coranique « en diffusion étoilée » ou « étoile après étoile » (tanjîm), c’est-à-dire événement après événement durant les vingt-trois années restantes de la vie de Muhammad. On retrouve dans cette expression
l’atmosphère de la nuit…

Outre cette référence à l’histoire de la révélation, cette nuit est intimement liée au thème du pardon. Le croyant et la croyante sont conviés à demander pardon à Dieu, à travers ces paroles que la Tradition prophétique a transmises : « Ô Seigneur, Tu es le Tout-Pardonnant et tu aimes le pardon, alors pardonne-moi ». Dieu apparait ici en tant que pure miséricorde. Si le musulman et la musulmane prient avec foi et conviction, ils verront leurs efforts récompensés. La démarche n’est pas seulement personnelle, elle est aussi collective. Ainsi, pendant cette nuit du mois de Ramadan, il y a une grande affluence dans les mosquées du monde entier, qui toutes vibrent de récitations coraniques, de demandes de pardon et de prières. La demande de pardon est vraiment le cœur de cette nuit, qui elle-même est le cœur du mois de Ramadan.

Y a-t-il quelque chose de spécifique à faire lors de cette nuit particulière, qui ne se ferait pas ou moins pendant les autres nuits de Ramadan ?

Sa marque spécifique est sans nulle doute l’importance accordée à la lecture coranique, car, je le rappelle, c’est la nuit de la révélation du Coran. Mais en réalité, toutes les nuits du Ramadan sont intensément vécues, car le Coran y est récité dans sa totalité, à raison d’un trentième par nuit. C’est pour cela qu’il ne faut pas réduire le mois de Ramadan à la seule pratique du jeûne, qui est certes l’un des piliers de l’islam. La vivification des nuits y est tout aussi importante. De l’extérieur, on a tendance à considérer le Ramadan comme un moment festif, avec de grands repas à la tombée du jour qui se poursuivent toute la nuit. S’il est vrai que dans les foyers les repas de rupture de jeûne sont des moments heureux de partage, avec de belles intentions et attentions, la ferveur spirituelle du jour reprend la nuit avec le désir de la rendre tout aussi précieuse. Et tout particulièrement la nuit de Laylat al-Qadr, la plus importante de toutes. Le Coran le souligne bien, affirmant que la valeur de cette nuit correspond à 1000 mois ! Cette valeur de 1000 mois, c’est-à-dire 83 ans et 4 mois, peut se transposer sur le plan humain, puisque cela correspond à la durée d’une vie humaine. Selon la Tradition musulmane, Dieu a décuplé la valeur de cette nuit pour permettre aux musulmans de compenser la contraction du temps – en cette époque où l’Islam apparait en tant que dernière révélation – et d’égaler ainsi en mérite les anciens.

Quelle est la place et le sens de la prière durant le mois de Ramadan ?

Jeûner, ce n’est pas seulement s’arrêter de manger pendant la période qui va de l’aube au coucher du soleil. Cela consiste aussi et surtout à se soustraire de tout ce qui tend justement à renforcer sa nature humaine : se nourrir, boire, avoir des rapports sexuels… Les jeûneurs quittent ainsi le niveau purement humain pour tendre vers un niveau « divin ». Le jeûne prépare également à la nuit : par cet exercice spirituel de privation, le jeûne libère de l’espace pour permettre de s’élever et recevoir les grâces de la prière. Car prier la nuit relève de la même démarche soustractive : on se retire du sommeil pour prier la nuit. Nous sommes là au cœur de l’identité du Ramadan. Le nom de ce mois signifie « ce qui brûle », « ce qui purifie ». Et le chemin de cette purification est la soustraction : le défi est d’enlever ce qui nous encombre, de faire retraite, de simplifier nos vies. L’expérimentation du mode soustractif, c’est-à-dire l’abandon de ce qui nous incarne matériellement et nous conditionne humainement, est une élévation.

Il y aurait une certaine indétermination à propos de la date de cette Nuit du Destin. Vous nous avez parlé de la 27ème nuit, mais qu’en est-il vraiment ?

Il est exact que le moment précis de la Nuit du Destin durant le mois de Ramadan n’est pas indiqué dans le Coran, et les paroles du prophète Muhammad à ce propos sont plurielles. Cela laisse le croyant et la croyante dans une forme d’incertitude. En effet, le Prophète les enjoint à rechercher cette nuit « dans les dix dernières nuits » du Ramadan, ou « dans les sept dernières nuits ». Une autre parole prophétique évoque « les nuits impaires », et une autre encore parle de la 27ème nuit ! Chaque année, elle est à rechercher, et peut donc changer de date. On sait aussi que le Coran a été révélé une 24ème nuit de Ramadan, en l’an 610. Ce faisceau de recommandations, de déterminations pour une même nuit, contribue à lui donner un statut particulier.

Quelle est la portée spirituelle de cette imprécision ?

Cette imprécision autour de la date n’est pas une confusion, mais au contraire une invitation à être attentif, à maintenir la conscience musulmane en état d’éveil. Il s’agit de scruter les « signes » qui sont offerts : en cette nuit règne une paix sensible, la lumière de la lune décroissante est limpide, sereine… Cette nuit est identifiable pour peu qu’on la recherche, la désire… Voici ce qui est requis : renforcer notre acuité, entrer en résonance avec les éléments naturels, accueillir les théophanies de la nuit.

La communauté musulmane a opté pour célébrer cette nuit entre le 26 et le 27ème jour mais le doute subsiste toujours ! Il en va de même concernant le début même du mois de Ramadan. Comme le calendrier islamique (on dit aussi hégirien, en référence à l’exil du Prophète en 622) est lunaire et non solaire, rien n’est fixé à l’avance : il faut donc observer le ciel et rechercher le croissant de lune pour déterminer le temps.

Ce qui est donc demandé aux musulmans et aux musulmanes, c’est d’adopter une posture active et responsable. Le mot arabe qui exprime cette attitude est ijtihad, qui est de la même racine que le mot jihad, dont le sens commun est l’effort sur soi. L’ijtihad est un effort de réflexion et d’interprétation des signes que la vie nous montre à chaque instant. Le principe de cet effort est assez simple : ne pas s’installer dans la reproduction, l’imitation, mais, au contraire, réfléchir, décider en fonction des signes de notre temps. Le musulman et la musulmane sont ainsi invités, depuis le début de l’Islam, à exercer leur esprit de vigilance, leur intelligence, leur réflexion afin de détecter, de « mesurer » les signes divins…

Au sein de l’Islam, y a-t-il une compréhension particulière au soufisme, de cette Nuit du Destin ?

Pas particulièrement. Laylat al-Qadr se vit tout aussi intensément dans les mosquées que dans les zawiyas, les cercles confrériques. Néanmoins, il est vrai que le soufisme, qui est le cœur de l’islam, va mettre l’accent sur certaines notions, comme celle de la vigilance, de la proximité, ou encore de la retraite spirituelle, pratique recommandée dans les dix derniers nuits et jours du mois de ramadan. Les séances de dhikr – « le rappel » ou la récitation des noms divins – sont des temps forts de cette nuit chez les soufis. Ce sont des « rappels » de notre origine divine. Ainsi la nuit féconde le jour.

Dans la Voie soufie Alawiya du cheikh Khaled Bentounès, quatre retraites spirituelles émaillent le cours de l’année, au rythme des saisons. C’est aussi une manière de sacraliser l’année entière, et de se ressourcer. Ainsi, de retraites en retraites, de nuits en nuits, nous sacralisons le Vivant, et revenons à l’essentiel.

Propos recueillis par Nathalie Calmé
Revue Sources, Numéro 37, mars 2017