Dialogue avec mon Âme

De Shams Nadir

Ô Ȃme, mon âme, de toi serai-je bientôt orphelin ?

 De très savantes personnes ont disséqué corps et cerveaux pour traquer, au plus fin des synapses et des neurones, ton obscure racine. Leurs scalpels ont prétendu te déparer de tes masques, leurs microscopes ont voulu élucider le mystère de ton surgissement.

Te voici abandonnée, mon âme, comme ces gisants de cathédrales, comme ces corps écorchés pour « Leçon d’Anatomie »…

Te voici, sans âme, mon âme…

 Et pourtant, qui me prend par la main pour me faire devancer mon ombre, sous les griffes du vent et l’étirement du soir ?

Et pourtant, qui me prend par la main pour me mener, sur l’autre rive du Fleuve, parmi coquelicots et herbe mouillée, devant le Portail du Songe, là où palpite, clarté sans torche, la Rose noire du Signe ?

Et pourtant, qui me prend par la main pour me faire découvrir, dans la houle des moissons, la naissance de l’Epi et, dans l’azur se déployant à tire d’aile, l’Oiseau et sa trace ?

 

Serai-je devenu, comme ils disent, un de ces automates aux gestes saccadés, aux yeux vides sur l’échiquier de l’algorithme ?

 

Et pourtant, qui me prend par la main pour instruire mon manque et m’apprendre à ne plus mourir de soif au pied des fontaines ?

Et pourtant qui me prend par la main pour m’immerger dans les eaux lustrales du Jourdain et allumer, à mes yeux, la phosphorescence des troupeaux chevelus d’hippocampes en dérive ?

Et pourtant, qui me prend par la main pour me mener, sous d’antiques Portiques, recevoir sur mon cœur l’estampille odorante de Macuilxochitl, la déesse aux Cinq Fleurs ?

 

Ils disent : « Ô toi, l’Orphelin, l’Inconsolé, arrête tes divagations et réapprend les Tables de la Loi matérielle. »

 

Et pourtant, qui me prend par la main pour faire lever, dans mes reins, le levain des vigueurs nouvelles lorsque le ciel, comme un grand Totem paré pour la danse rituelle, dilate son œil pour la crainte et l’enchantement ?

Et pourtant, qui me prend par la main pour effacer, du noir tableau du malheur, fêlures et brisures, morsures et biffures et m’apprendre qu’un seul arbre peut être ciel, une seule aurore naissance, un visage, dévoilement du sens ?

Et pourtant, qui me prend par la main pour ramasser ma poussière et la semer dans la voûte où scintillent les étoiles ?

 

Ô Ȃme, mon âme, tu me prends la main pour cheminer, ensemble, à la rencontre du premier matin du monde.

 

Shams Nadir est le pseudonyme de Mohamed Nadir AZIZA, Chancelier-fondateur de l’Académie mondiale de Poésie de Vérone, ancien Recteur de l’Université Euro-Arabe Itinérante.