Conscience, quand tu nous tiens !

Eric GEOFFROY

 

La réalisation spirituelle est rigoureusement fonction de notre niveau de conscience. Le Réel est là, tel qu’Il n’a jamais cessé d’être, mais notre ego peine à dissiper l’opacité générée par les voiles de l’illusion. Il arrive pourtant que ceux-ci tombent, le plus souvent de façon inopinée et fulgurante, car « Dieu surprend toujours » (c’est une de mes formules), lors de flashs : « Tu étais inconscient de cela ; Nous avons alors ôté le voile ; aujourd’hui ta vue est perçante[1] ». L’« aujourd’hui » coranique ne s’inscrit pas dans notre perception commune d’un continuum temporel, mais dans l’« instant » infinitésimal des soufis.

L’important est de « réaliser le Réel » – un tant soit peu – avant la mort physique, afin de jouir d’états post-mortem qui permettront à l’âme de continuer le processus de dés-illusion. Un outil cognitif existe pour cela : le « témoin intérieur » (shâhid) :

– De façon optimale, le shâhid est la trace qui se maintient dans le cœur, à l’issue de l’expérience de contemplation (la mushâhada, de la même racine arabe Sh H D, si séminale dans le vocabulaire islamique). Lors de cette expérience, la factice identité humaine s’est abîmée dans le Réel. Résorbée dans l’Identité, elle a vécu l’unicité du contemplant et du Contemplé, ce paradoxe où le Je divin devient un ‘‘alter ego’’. Mais, qui contemplait qui ? J’étais témoin qu’Il est mon témoin ; c’est d’ailleurs l’un de Ses Noms, al-Shahîd, Lui qui « est témoin de tout[2] ».

Les exigences de l’Unicité m’ont alors obligé à re-connaître l’évidence, et mon identité, qui s’érigeait en témoin autonome, a dû capituler : «  Il n’y a de témoin et de témoigné que Dieu », affirme Ibn ‘Arabî[3]. C’est pourquoi Jalâl al-Dîn Rûmî se demande :

Qui est celui qui dans mon oreille entend mon chant ?

Qui est celui qui dans ma bouche dépose ces mots ?

Qui est celui qui dans mes yeux regarde vers l’extérieur ?

Quelle est cette âme dont on dirait que je suis l’habit ? 

 

– A un moindre niveau, le shâhid est ce témoin qui ne lâche jamais la conscience. Vu de l’extérieur, c’est dur, c’est affreux, car il ne permet pas la ‘‘distraction’’, au sens tant coranique que pascalien, l’anesthésie à laquelle l’ego aspire par paresse foncière. La mushâhada est à cet égard voisine, que dis-je, complice, de la murâqaba, la « vigilance », partagée entre Dieu et le contemplatif : l’homme observe Dieu en train de l’observer ! Tout un art ! Le grand Junayd de Bagdad (m. 911) disait qu’il avait appris la « vigilance » en étudiant sa chatte, toujours aux aguets.

 

Le soufisme ne tient-il pas, en définitive, à transmuter le « témoignage de foi » exotérique, formel, de l’islam (shahâda) en contemplation / mushâhada, cette forme grammaticale dérivée qui implique une « relation directe » avec… En d’autres termes, tant que ce « témoignage de foi » n’est pas vécu intérieurement, tant que je n’ai pas goûté quelque peu à la présence du shâhid, je ne fais, comme disent les soufis, que porter un « faux-témoignage »…

 

 

 

[1] Coran 50 : 22.

[2] Coran 41 : 53.

[3] Al-Futûhât al-makkiyya, II, p. 307.