Au miroir du Prophète

par JeanPhilippe Rondelaud

Au cours d’une rencontre spirituelle entre deux maîtres soufis, l’un des deux eut cette parole, sous forme d’interrogation : « Certes, nous sommes musulmans, mais sommes-nous muhammadiens ? »

Qu’est-ce à dire ? Serait-il possible d’être musulman sans être ipso facto « muhammadien » ? Cette question, somme toute simple, nous introduit au mieux, nous semble-t-il, à notre sujet. Que signifie pour un musulman « être muhammadien » aujourd’hui ? Comment actualiser l’enseignement du Prophète , et comment témoigner de l’authenticité de sa mission ?

 

Islam et ihsân

Pour point de départ de notre réflexion, évoquons le fameux ḥadîth dit « de Gabriel »[1], qui éclaire le propos du maître cité ci-dessus.

‘Umar ibn al-Khattâb rapporte : « Un jour, alors que nous étions assis auprès du Prophète, voilà que se présenta à nous un homme dont les vêtements étaient très blancs et les cheveux très noirs. Il ne portait aucune trace d’un voyage et nul parmi nous ne le connaissait. Il s’avança pour venir s’asseoir face au Prophète , appuyant ses genoux contre les siens et posant les paumes de ses mains sur ses cuisses. Il lui dit :

« Ô Muhammad ! Informe-moi sur l’islam.

– L’islam consiste à attester qu’il n’y a pas de divinité hormis Dieu et que Muhammad est Son Messager. Il consiste aussi à accomplir la prière (al-salât), à s’acquitter de l’aumône légale (al- zakât), à jeûner durant le mois de Ramadan et à effectuer le pèlerinage à La Mecque si on en a les moyens, répondit le Prophète .

– Tu as dit vrai, approuva l’homme.

Nous fûmes étonnés de voir cet homme s’informer auprès du Prophète  et en même temps l’approuver. Puis il reprit :

– Informe-moi sur la foi (al-îmân).

– La foi consiste à croire en Dieu, en Ses anges, à Ses livres, à Ses messagers et au Jour dernier. Elle consiste aussi à croire au destin (al-qadar), bon ou mauvais, répondit le Prophète .

– Tu as dit vrai. Informe-moi sur l’excellence dans l’adoration (al-ihsân).

– C’est le fait d’adorer Dieu comme si tu Le voyais, car si toi tu ne Le vois pas, Lui te voit.

[…] »

À travers ces paroles, il apparait clairement que la Religion intégrale, al-Dîn, comporte plusieurs degrés, dont le moindre est l’islam, entendu au sens restreint de la pratique des cinq piliers, et le plus élevé est l’ihsân, « l’adoration parfaite », c’est-à-dire la conscience permanente de la Réalité divine et des exigences que cela suppose.

Par ce propos, le Prophète invite le musulman à mettre chaque chose à sa place. Si la pratique des piliers est bien  le socle nécessaire sur lequel est édifiée la vie spirituelle, elle n’en est pas pour autant le but. Le croyant est donc appelé à ne pas confondre la forme extérieure et l’esprit qui l’anime, mais plutôt à réaliser en lui cette « foi parfaite », cette « adoration » qui n’est autre, selon le commentaire de Ibn ‘Abbas d’un verset du Coran[2], que la connaissance de Dieu. Or, cette connaissance suppose que celui qui la détient se soit paré des caractères divins, ces  « nobles caractères » (makârîm al-akhlâq), au sujet desquels le Prophète a dit « Certes, je n’ai été envoyé que pour parfaire les nobles caractères [3]».

Nous voyons donc que la « réalisation spirituelle » n’est rien d’autre que le fait de faire siens ces caractères divins ou, plutôt, de les retrouver en soi, comme constitutifs de son être véritable. C’est un peu à l’image de l’ADN : celui-ci se compose de nucléotides (ou de « briques » élémentaires) et chacun d’eux comporte tout le matériel génétique à la base de l’être biologique. Pareillement, chaque Nom divin, chaque Qualité divine étant intiment lié(e) à tous les autres,  contient, au moins sous un certain rapport, tout le « matériel » nécessaire à la constitution de l’être spirituel. Se qualifier par l’un d’entre eux revient à se qualifier par tous.

L’homme est oublieux de son origine. Dès lors, ces « nobles caractères » sont autant de signes de piste qui jalonnent le chemin du retour à la patrie spirituelle. Or le cheminement sur la voie modifie le regard.  Il le détourne progressivement de ce qui est pris pour seule réalité, à savoir l’ego et ses projections faites de désirs ou de craintes, pour le porter sur la seule Réalité sous-jacente. Celle-ci, paradoxalement, après avoir été perçue par le cheminant comme extérieure et lointaine, lui apparaît alors comme « plus proche de lui que sa veine jugulaire [4]».

Nous parlons ici de ce que l’ésotérisme islamique nomme l’ «  Homme Parfait », et que René Guénon appelle l’« Identité Suprême». Cet « Homme Parfait » n’est qu’un autre nom de ce que le Coran désigne sous le nom de khalîfa, le lieu-tenant ou représentant de Dieu sur terre. Représenter Dieu est la véritable mission de l’Homme. Mais comment réaliser cette mission qui dépasse apparemment les possibilités humaines ? En accord avec la Genèse biblique, le Prophète enseigne que «  Dieu a créé Adam selon Sa forme »[5]. Si l’Homme est manifesté à l’image de Dieu, il peut donc, à son tour, servir de miroir, de lieu de manifestation des Noms divins. Le mystère de la condition humaine réside donc dans sa capacité à « réfléchir » et déployer ces Noms et Qualités sur terre.

 

Le modèle prophétique

« Certes vous avez en l’envoyé de Dieu un modèle excellent.[6] » ; «  Dis : si vous aimez Dieu, alors suivez-moi et Dieu vous aimer.[7]».  Le Coran est sans ambigüité : seule la conformité au modèle prophétique (al-ittibâ‘), permet de réaliser pleinement la condition humaine. Or, « suivre » quelqu’un suppose non seulement de le connaître mais aussi de l’aimer. L’étude des données traditionnelles relatant la vie, les dires et le comportement de celui qui, en islam, a été et reste le garant indispensable de toute réalisation authentique, ne peut que produire de l’amour à son endroit, et le désir de marcher sur ses traces.

La première réalité qui se dégage de ces données est sa stature d’ « homme complet ». En effet, il eut à affronter et expérimenter à peu près toutes les situations que peut connaître un être humain. Il fut tour à tour commerçant, époux, père, prophète, guide religieux, chef politique et militaire, et, de surcroît, maître spirituel pour les plus proches de ses Compagnons.

La seconde réalité qui émane de la personnalité prophétique est cette nature faite de bienveillance et de compassion, jamais prises en défaut quel qu’en soit le bénéficiaire, humain ou non. Ainsi, le Prophète apparaît tout naturellement comme le réceptacle idéal des deux noms divins toujours rappelés au début des sourates du Coran : le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux.

 

Serviteur et seigneur

En outre, sa vie et son enseignement illustrent parfaitement cette sagesse bien connue en terre d’islam  : « Le seigneur des gens en est le serviteur », parole entrant en résonnance avec celle de Jésus[8] : « Celui qui voudra devenir grand parmi vous, sera votre serviteur. ». Citons ce fameux hadith qudsî[9] :

« Le jour de la Résurrection, Dieu – qu’Il soit exalté – dira :

– Ô fils d’Adam, J’étais malade et tu ne M’as pas rendu visite ! »

– Seigneur, comment aurais-je pu Te rendre visite alors que Tu es le Maître des mondes ? répondra l’homme.

– Ne savais-tu pas que Mon serviteur untel était malade ? Pourtant, tu ne lui as pas rendu visite. Si tu l’avais fait, tu M’aurais trouvé auprès de lui.

Ô fils d’Adam, Je t’ai demandé de Me nourrir et tu ne l’as pas fait ! »

– « Seigneur, répondra l’homme, comment aurais-je pu Te nourrir alors que Tu es le Maître des mondes ? »

– « Ne savais-tu pas qu’untel t’avait demandé de le nourrir ? Et, pourtant, tu ne l’as pas fait. Si tu l’avais nourri, tu aurais trouvé la récompense de ton action auprès de Moi.

Ô fils d’Adam, Je t’ai demandé à boire et tu ne M’as pas abreuvé ! »

– « Seigneur, comment aurais-je pu Te donner à boire alors que Tu es le Maître des mondes ? »

– « Untel t’a demandé à boire et tu as refusé de l’abreuver. Ne savais-tu pas que si tu l’avais abreuvé, tu aurais trouvé la récompense de ton action auprès de Moi ? »

 

Dans ce ḥadîth, Dieu conditionne la relation qu’Il a avec Son serviteur, au comportement de celui-ci à l’égard de son frère éprouvé. Se dégage donc ici une véritable discipline spirituelle en vue de réaliser les nobles caractères, à l’image du Prophète : se mettre au service. Bien entendu, il s’agit d’être avant tout au service de Dieu, qui est le Seul réellement visé par cette intention, mais c’est effectivement en se mettant au service de Ses créatures que l’humain peut Le servir. Que ce soit au service des autres, de sa famille, de son maître, de ses frères et sœurs, peu importe, il s’agit d’être serviteur. Il s’agit donc ici de la capacité à s’oublier soi-même, afin de mieux s’ouvrir à la Présence divine, lorsque celle-ci se manifeste sous la forme d’un être dans le besoin.

 

Le Prophète , miroir divin

Surgit à nouveau la question initiale posée par le maître soufi : « Certes, nous sommes musulmans, mais sommes-nous muhammadiens » ?

Quand le Prophète   arriva à Médine après l’Hégire, loin d’ordonner des prescriptions légales et cultuelles à la nouvelle communauté formée par les Émigrants (al-Muhâjirîn) et les Médinois, il s’attacha à réaliser la fraternité des cœurs, en enseignant à s’entraider et à vouloir pour autrui ce que l’on veut pour soi-même[10]. De cette manière, il cherchait à réunir les hommes dans l’amour de Dieu, en les initiant à la bienveillance et à la beauté divine et en leur inculquant la louange et la gratitude.

C’est ainsi que l’islam conçoit le prophète Muhammad  : il est l’être ayant le plus parfaitement réalisé les nobles caractères, non seulement pour lui-même et à l’attention de ses contemporains, mais aussi pour le bien de toute l’humanité et, au-delà, de l’ensemble des mondes (al-‘âlamîn). Or, que signifie « se parer des caractères divins » ? À la racine de tout ce qui est, se trouvent la miséricorde et l’amour divins. Nombreux sont les versets coraniques ou les paroles du Prophète qui attestent de la primordialité de la miséricorde parmi les attributs de Dieu. En conséquence, toutes les qualités ou tous les attributs divins ne sont que des facettes ou des aspects de  cette miséricorde, y compris lorsque cette dernière se manifeste sous  un aspect de rigueur. Dès lors, tout en découle le plus logiquement du monde. Le Prophète , tel un miroir, est l’être qui reflète le plus fidèlement son Seigneur. Or, si celui-ci Se présente comme le Miséricordieux par excellence, qu’en sera-t-il de Son Envoyé bien-aimé ? À son tour, celui-ci tournera vers la création un visage d’amour et de miséricorde, soucieux seulement de faire naître dans les cœurs de celles et ceux qui le suivent l’amour pour Celui qui ne leur a donné l’existence que par amour.

 

L’actualité de la présence du Prophète

Que rappelle le Coran aux croyants, à plusieurs reprises ? Que le Prophète est issu d’eux-mêmes ou de leur « propre âme »[11] : ce n’est pas un ange, mais un homme bien incarné, tout en étant à la source du plus profond de ce qui constitue l’humanité de chacun.  Sous ce rapport, il ne peut être perçu comme extérieur à chacun, en tant qu’homme ayant vécu dans tel contexte historique, mais comme identique à la réalité essentielle de chacun. Le musulman est donc convié à susciter en lui cet amour du Beau Modèle, à s’en inspirer et à s’imprégner de ses qualités, bref, à être comme un miroir qui se contente de réfléchir la lumière qu’il reçoit.

C’est seulement ainsi qu’il apportera une réponse affirmative à la question posée en introduction : « Sommes-nous muhammadiens ? »

 

[1]. Hadith rapporté par Muslim.

[2] Coran 51 : 56 : « Je n’ai créé les djinns et les hommes qu’afin qu’ils M’adorent ».

[3] Ḥadîth rapporté par Ibn Hanbal.

[4] Coran 50 : 16 : « Nous sommes plus près de lui que sa veine jugulaire »

[5] « Dieu a créé Adam à Son image », ḥadîth rapporté par Bukhârî et Muslim ; ou, avec la variante « […] à l’image du Miséricordieux», rapporté par Ibn Hanbal.

[6] Coran 33 : 21.

[7] Coran 3 : 31.

[8] Évangile selon Saint Matthieu 20 : 26.

[9] Ḥadîth qudsî rapporté par Muslim. Le ḥadîth qudsî (saint) est une parole de Dieu rapporté par le Prophète. Dieu y parle à la première personne.

[10] «  Nul n’est croyant s’il n’aime pour son frère ce qu’il aime pour lui-même ». Ḥadîth rapporté par Bukhârî et Muslim.

[11] Par ex., Coran 2 : 151 ; 9 : 128.

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Jean-Phillipe Rondelaud est membre actif de l’association Conscience Soufie où il partage ses connaissances et ses recherches en spiritualité islamique.