L’homme est à la fois le sculpteur et la sculpture
Teilhard de Chardin
René Guénon a eu des mots très durs, dans les années quarante du vingtième siècle, pour dénoncer les « méfaits de la psychanalyse », qui entraînerait une confusion entre le psychique et le spirituel. Il y revient plusieurs fois dans son œuvre, mais la virulente attaque des chapitres 35 et 39 du « Règne de la Quantité et les signes des temps » (1945) mérite que l’on s’y arrête, quatre-vingts ans plus tard.
Dans les années quarante du siècle dernier, après l’engouement des années dites folles, le matérialisme triomphant via les idéologies dites révolutionnaires notamment, n’a pas manqué d’influencer les psychologues ou les psychanalystes, comme il a continué à influencer la société tout entière dans les années d’après-guerre, emportée dans la jouissance de la consommation. Guénon a reproché alors aux psychologues et aux psychanalystes leur non prise en compte de la spiritualité chez l’être humain. Ce fut la tendance de tout un courant, en effet. La psychologie peut même se prendre pour une science quantitative, pour ne citer que ce que l’on appelle le « comportementalisme », très pratiqué aux Etats-Unis et depuis quelques années en France.
S’il ne renie pas l’inconscient, tout en lui préférant la notion de « subconscient », Guénon estime qu’il est inaccessible au niveau spirituel. Ce qui le pousse à dire que la « psychologie nouvelle » est satanique. « Ce caractère généralement ignoble et répugnant des interprétations psychanalytiques (des rêves), constitue une marque qui ne saurait tromper sur ce caractère satanique ». Et d’ajouter un peu plus loin : « La psychanalyse est l’un des moyens spécialement mis en œuvre pour accroître le déséquilibre du monde moderne et conduire celui-ci vers une dissolution finale ».
Enfin, pour René Guénon la psychanalyse serait une contre initiation, une contrefaçon de la spiritualité, un pseudo ordre à prétention universelle, mais fondé sur la négation du transcendant.
Le fondateur de la psychanalyse, Sigmund Freud, est pour Guénon « un produit typique de la dégénérescence intellectuelle du monde moderne ». Ce dernier estime que la psychanalyse prétend à une transformation intérieure mais nullement ouverte au supra humain, à la spiritualité.
Il n’a pas de mots plus aimables pour Carl Gustav Jung, qui pourtant n’a rien renié de son engagement spirituel en tant que psychanalyste. Dans des articles rédigés dans les années 30, il lui reproche de rester enfermé dans le domaine psychique, sans accès à la vraie spiritualité.
Des approches multiples
Cette attaque en règle me travaille depuis plus de vingt ans, et vient heurter ma propre expérience, puisque j’ai retrouvé la foi et suis entrée en islam via le soufisme grâce notamment à ma longue psychanalyse.
Il ne me paraît pas souhaitable de ferrailler avec René Guénon, car mon expérience m’a appris tout autre chose que ce qu’il redoute. Le contexte historique et social dans lequel il a rédigé ces lignes, la position même de Sigmund Freud, fondateur de la psychanalyse, plutôt hostile à tout engagement religieux, ont bien sûr joué leur rôle dans la prise de position de Guénon.
Mais cette discipline, fondée en Autriche il y a plus d’un siècle, s’est développée dans le monde entier, en Chine y compris, favorisant des approches multiples. On pourrait presque dire aujourd’hui qu’il n’y a pas « une » psychanalyse, mais des centaines de manières de la pratiquer, qu’il y a autant de manières que de psychanalystes. Et aujourd’hui, nous sommes de plus en plus nombreux à « oser » nous référer à la spiritualité, à l’intégrer dans notre approche des êtres en souffrance psychique. Guénon semble ne pas avoir compris le rôle de l’alliance qui se construit entre le ou la patiente et le ou la psychanalyste, la relation de confiance où se joue le transfert émotionnel qui permet peu à peu une libération du passé.
Vivre parallèlement l’expérience psychanalytique et l’expérience du cheminement sur la voie soufie m’a conduite à apprendre à distinguer quelques points communs et certaines différences entre ces deux modes de connaissance de soi, de l’autre, de l’Autre. Pour Guénon l’inconscient ne serait que « le domaine le plus inférieur du psychisme humain ». C’est une vue très étroite de ce que l’on apprend peu à peu considérer comme, au contraire, la mémoire de l’âme humaine. Permettre à l’âme de reconnaître ses traumas, ses impasses par la parole, c’est-à-dire la remise en pensée d’une émotion bloquée, l’aide à se libérer des entraves du passé pour s’ouvrir à plus grand qu’elle.
Les auteurs soufis tels que Ibn Atâ Allah, Ibn Arabi, Rumi, al-Ghazali et tant d’autres que je ne puis nommer ici, figurent parmi les meilleurs connaisseurs de l’âme humaine et vont eux-mêmes dans ce sens. Par exemple, dans l’histoire de la jeune servante et du sultan, le premier conte du Mathnawi, Rumi raconte une séance de psychanalyse. Un sultan, amoureux sans retour d’une jeune femme dont la tristesse l’afflige, invite un « médecin ». Celui-ci, après s’être recommandé à l’intuition divine, isole la jeune femme, l’allonge sur un divan et lui fait raconter sa vie tout en se mettant à l‘écoute des instants où l’émotion de la jeune fille affleure, déborde et fait battre son cœur plus fort. Ainsi, il comprend le mal qui l’habite. C’est l’une des bases de la démarche psychanalytique.
Le grand djihad
Nombreux sont les musulmans qui connaissent cette sagesse : « Qui se connaît soi-même connaît son Seigneur » parfois attribuée au Prophète – Paix et Salut sur Lui – et que l’on peut rapprocher de sa réflexion sur la nature du grand djihad, dont le but est de « mater » son ego. L’ego est comme le feu, il est utile à condition de le maîtriser, sinon il fait des ravages.
Un jour où je racontais à mon premier maître soufi que j’avais abandonné le journalisme pour devenir psychanalyste, il m’a répondu « : Tu es le médecin de l’âme, je suis le médecin du cœur ».
Cette définition clarifie les relations entre ces deux expériences. Le but du cheminement spirituel, dans le soufisme, est de retrouver l’Unité, de se réapproprier la capacité d’amour qui permettra à chacun de vivre cette « réunification », comme un voyage vertical vers le divin. Mais pour vivre ce niveau-là, pour pouvoir gravir les barreaux de l’échelle de Jacob, il faut avoir pu restaurer ses capacités d’amour. L’âme est une médiatrice entre les sensations et la pensée, entre le monde sensible et l’intellect. Pour Platon elle était principe de mouvement, de vie, d’organisation de l’être, de la puissance de l’idée. C’est une réalité spirituelle que l’être humain doit faire évoluer, car sa vocation est de se détacher du corps peu à peu pour se spiritualiser et atteindre l’universel.
Dire « je »
Là peut intervenir la psychanalyse. Son but : la restauration du sujet, que les manques affectifs, les traumas, les peurs non dépassées, entravent dans sa capacité d’aimer. C’est-à-dire, devenir capable de faire passer l’autre avant soi-même. La psychanalyse est un outil pour réapprendre à aimer quand les aléas de l’éducation ont gêné cet apprentissage. Tant que nous sommes restés coincés dans nos besoins d’enfant, il est difficile de considérer l’autre correctement. Le travail se fait à un niveau horizontal : le patient revisite l’ensemble de ses relations avec les autres, dans le travail, avec les voisins, dans la famille et, tout en reconstituant son propre récit de vie, il se répare. C’est une façon d’améliorer ses relations avec soi-même et avec les autres.
Le problème pour vous et moi, c’est l’ego. Il est nécessaire à la survie, mais chacun a la responsabilité de le faire évoluer. D’où cette jolie idée de la sculpture dont parle le théologien chrétien Teilhard de Chardin : « L’homme est à la fois la sculpture et le sculpteur ».
Soufisme et psychanalyse ont le même but, mais pas au même niveau : la nécessité de la transformation de l’ego. Si l’on considère que l’inconscient est la mémoire de l’âme, une mémoire inaccessible spontanément qui retient tous les évènements vécus par le sujet depuis son apparition dans le ventre de sa mère sous forme d’embryon jusqu’à sa mort, il est essentiel de rendre plus fluide le passage de l’inconscient au conscient. La psychanalyse travaille cette mémoire-là, grâce à la prise en compte des messages des rêves produits par l’inconscient, elle débusque les souffrances refoulées, les vexations, les mépris subis, les violences infligées etc… Elle permet de les verbaliser, de les remettre en conscience pour que ces émotions refoulées cessent de gêner notre évolution sereine dans la société. Le plus important n’est pas de juger le comportement des parents ou des enseignants, ou des camarades de classe etc., l’important est de découvrir l’ombre portée sur le soi, sur l’âme désireuse d’évoluer. Car les évènements émotionnels bloqués dans l’inconscient restent agissants sur nos comportements « à notre insu ».
L’approche psychanalytique est une façon de remettre en route les circuits sains de la pensée d’une personne, de lui permettre de reconnaître ce qui l’a affaiblie, ou ce qui lui a fait répéter sans cesse les mêmes erreurs, ce qui la pousse à faire le contraire de ce qui lui ferait du bien, ce qui l’a isolée des autres, ou ce qui la conduit à se perdre dans la matière ou à fuir dans le travail ou dans toutes formes d’addictions…. Cela permet la restructuration du moi pour devenir je. Gilles Deleuze écrit : « La part inaliénable de l’âme, c’est qu’on a cessé d’être moi ».
Aimer
Le moi reste donc « coincé » dans ses besoins vitaux, pulsionnels, le « soi », lui, se dégage peu à peu des premiers conditionnements, il existe, se déploie, expérimente, crée, va vers l’inconnu… L’âme, la nafs impérative, celle qui se noie dans l’émotion, n’est plus aux commandes. Le soi apprend à discerner, à distinguer ce qui est lié à l’éthique et ce qui ne l’est pas. On retrouve le schéma des trois stades du développement de l’âme décrits dans le Coran. L’âme « apaisée », version psychanalyse, c’est le stade que j’aime appeler le « alif[1] de l’être ». L’être s’est redressé, il est aligné, âme, corps, cœur, esprit.
Aimer, c’est franchir ses limites. La psychanalyse peut se vivre comme un acte d’amour, une mini initiation au moi, puis au soi, qui nous permet de nous ouvrir de façon harmonieuse aux autres et à l’Esprit.
Si ce je s’est constitué, il pourra poursuivre son chemin spirituel et vivre concrètement l’effacement de l’ego, le fanâ. L’ego est la partie animale de l’être humain, le je se relie à l’esprit, à la capacité de penser par soi-même. À ce sujet, Muhammad Iqbal fait remarquer que lorsque le prophète Muhammad (Paix et Salut sur lui) se présente devant son Seigneur au terme de son Ascension céleste, il ne « cille pas ». Il regarde Allah, mais il reste lui-même, Muhammad. Dans le Coran, Dieu insiste à de multiples reprises sur la nécessité de la réflexion. L’invitation à la réflexion s’adresse au sujet. Pas à la masse.
« Toute vie est individuelle », explique Muhammad Iqbal dans Les mystères du non moi. « Dieu lui-même est l’individu le plus unique. L’Homme devient de plus en plus unique en devenant de plus en plus semblable à Lui, car le Prophète (Paix et Salut sur lui) a dit : « Créez en vous-même les attributs de Dieu ». Celui qui s’approche de Dieu est la personne la plus complète. »
Une âme qui n’est pas parvenue à trouver le chemin de l’amour dans un corps, cède à sa part d’ombre, se coupe de l’esprit et peut devenir meurtrière. Le rôle de la psychanalyse peut donc être celui d’aider le sujet à désamorcer la puissance de sa propre part d’ombre. Le maître spirituel pourra alors l’accompagner dans l’étape suivante : manifester dans sa vie quotidienne toute sa capacité d’amour réparée et ainsi approcher l’ultime Unité.
Marie-Odile Delacour Huleu
[1] Alif, première lettre de l’alphabet arabe, à la forme axiale.
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Marie-Odile Delacour Huleu, est autrice et psychanalyste, après avoir été grand reporter à Libération, Géo et France Culture. De nombreux reportages au Maghreb et au Moyen Orient lui ont ouvert l’accès aux cultures d’islam. Elle a découvert Isabelle Eberhardt en 1980 et lui a consacré des années de travail et plusieurs publications avec Jean-René Huleu.